28 juin 2009

Bédaine

On dirait que mon ventre est plus rond que d'habitude. Juste un peu. Quand je le sors. De côté, ça paraît plus. Ouais, j'ai une petite bédaine. Je suis peut-être enceinte. Mon dieu, peut-être.

Comment je lui annoncerais ça?

Grand Tendre, on doit parler.

Grand Tendre, faut qu'on parle.

Grand Tendre, j'ai une nouvelle à t'annoncer.

Je suis enceinte.

Je porte ton enfant.

Ton enfant. Notre enfant.

Un enfant.

Je vais devoir me faire avorter. Avec des ciseaux et des pinces. La grosse charcuterie. Le traumatisme. La dépression.

À moins que je ne le garde.

Non.

Oui?

Je mettrais de grands chapeaux. Mes seins seraient deux lourdes gourdes serrées dans de longues robes d'été. Je promènerais mon bébé, protégé du soleil dans un joli landau, et les gens se pencheraient pour me dire que c'est le plus beau.

Oh, quel beau bébé madame!

Merci, merci.

Il aurait un nom funky, comme Cyrus. Et une chambre verte.

À moins que ce ne soit une fille.

Une petite fille.

Une Margaux, avec un X.

Emma Éva Emilie

Lola.

Lola, ça serait malsain.

Il doit bien me rester un ou deux tests de grossesse.

Petit pipi.

Ah.

Non.

Dommage.

26 juin 2009

Blogoff l'incontournable

Blogoff demain. Soyez-y.

25 juin 2009

This is the end

Il ne sait pas fredonner sans fausser.

Il a un orteil avec la forme très exacte d'une enclume.

Il parle anglais en aspirant toutes ses voyelles.

Il aime les sandwichs à la crème glacée, le Crush à l'orange et les céréales Vector.


Grand Tendre, ayant retrouvé un poste de gérant de bar bien mieux que celui qu'il avait perdu, avec grande crise et fracas, voilà trois ans, tope le soixante heures semaine depuis le début du printemps.

Et il va, et il vient, du bureau au bar, du bar au bureau, à faire des doubles, et parfois des triples lorsque vraiment, on exagère.

Entre le boulot, les pratiques et le dodo, on s'est que très peu vus.

C'était pas plus mal, en fait. De mon côté, je me promenais, je célébrais, je rencontrais des gens.

Du sien, il travaillait.

Et lorsqu'on se retrouvait enfin, je lui racontais toutes mes histoires, j'étais une gamine heureuse dans les bras de son amour de Monsieur.

Puis juin est arrivé.

Juin, le mois où Madame revenait.

Il ne savait toujours pas ce qu'il ferait avec toute cette histoire. Il ne savait rien. Il ne voulait pas en parler. Il se sentait de plus en plus lourd.

À force de ne pas en avoir de nouvelles, j'ai fini par oublier, par me dire qu'au fond, rien ne changerait, qu'elle ne reviendrait pas, que je continuerais à sourire aux passants en me rendant chez-lui, et qu'il continuerait à m'écrire de petits mots salés jour après jour après jour.

Mais voilà, c'est fini, il m'a annoncé qu'elle rentrait définitivement demain.

-Je... Je vais lui laisser une chance. Je vais la laisser s'installer, et on verra, on verra si les choses vont s'arranger.

Ce soir, je suis passée le voir pour une dernière fois. Il m'a montré son bureau et ses coups de soleil, puis on s'est rendus chez-lui, enfin, chez-elle-et-lui.

Nous avons commandé du poulet, il est descendu en pantalon pyjama nous chercher à boire, et j'ai pleuré.

Te rappelles-tu des journaux, de la crème glacée frite, des petits biscuits chinois?

Des chambres d'hôtel qu'on louait en combinant tout notre argent?

Des disques lancés à travers le salon?

De tes bisous sur ma joue ronde de boule de gomme?

De la trace de nez aux carreaux des fenêtres où je t'attendais?

De tout ce que j'ai pu te dire au travers d'un rideau de douche?

De la guitare, des steaks, des joins, des sandales à retirer, de ton jean immensément troué?

Des messages sur pagette, des pauses, des vingt-cinq sous et des salles informatiques?

Tu sais, quand j'écoutais des amis me raconter leurs belles histoires d'amour, je me plaisais à penser que la nôtre était mille fois mieux.

Quand je me sentais un peu triste, un peu seule, j'avais hâte de te voir pour aller mieux.

Quand je vivais quelque chose digne de mention, j'avais toujours envie de te le raconter en premier.

J'espère qu'elle t'aime autant que j'ai pu t'aimer.

22 juin 2009

Je passe tous mes moments de libre à prendre des douches, me coiffer, et faire la fête jusqu'aux petites heures. C'est l'été. Je bloguerai de tout ça bientôt.

18 juin 2009

Les plaisirs de la vie

Thomas est un ami, très grand, très large, avec une gueule carrée, une bouche toute en pulpe, des sourcils épais, et une tête bien garnie.

Thomas est mon ami straight.

Ingénieur et papa, il ne boit pas d'alcool, ne fume rien qui se fume, écoute du Mozart, joue du piano et court le marathon.

Thomas vient tout juste de revenir de Croatie, qu'il a visité pour le plaisir.

Il aime discuter philosophie, politique, science ou du sens de l'existence.

Attablée avec lui, je me commande un gros burger, une grosse bière. Il fait de même, mais préfère un verre d'eau.

Je le pique, un peu.

-Tu sais, à la grandeur que t'as, c'est pas un verre qui va te faire de l'effet.

-Je sais.

-Pourquoi tu t'obstines à ne rien boire du tout?

-Parce que j'en ai pas envie.

-T'es tellement straight! As-tu déjà bu une bière, ou un verre de vin? C'est un des plaisirs de la vie.


Il me regarde, longtemps, puis se penche vers la table. Sa voix devient si grave que je dois tendre vers sa bouche.

-Je suis le gars le moins straight que t'as rencontré de toute ta petite vie.

Je me recule sur mon dossier, bras croisés, l'air bien peu impressionnée.

Il balaie la salle des yeux avant de revenir fixer regard sur moi.

-Quand j'avais ton âge, j'ai suivi ma blonde dans le Nord, dans un petit village d'à peu près cent cinquante habitants. Je connaissais personne. Tous mes amis se trouvaient à trois cent kilomètres de distance. C'était l'hiver. Y'avait ni cinéma, ni club, ni rien. Le jour, j'étudiais. Le soir, j'étais doorman dans un club de danseuses. On me payait pour sacrer des volées au monde, et je finissais tous mes shifts à vider des bouteilles de Jack avec le proprio. Ma blonde m'a éventuellement crissé là.

Je rentrais chez-nous le soir, et y'avait rien à faire. Rien. C'était tellement plate que je me suis mis à vendre de la marijuana pour me distraire.

Je faisais l'allé-retour du village à Montréal à toutes les semaines, la valise pleine de pot, à rouler dans le tapis sans permis. Je vendais aux étudiants de mon programme qui osaient pas s'adresser aux motards. Ça me rapportait à peu près huit cent piasses par jour.

À un moment donné, j'ai cassé le nez à un gars qui m'avait pas payé, mais ce que je savais pas, c'est que ce gars-là avait des contacts dans les Hells. Ils sont venus cogner à ma porte pour me faire peur. Un gros gars, ben baraqué, m'a parlé à deux pouces du nez.

Il criait qu'il allait me peter les jambes. J'ai attendu qu'il se calme, pis j'lui ai dit "Ton gars, là, ça fait des semaines qu'il me doit de l'argent. Je l'ai averti trois fois avant de le passer au bat. Il la méritait, sa volée. À ma place, t'aurais fait la même câlice d'affaire."

Donc je lui ai dit ça, sans m'énerver, rien, et ça leur a plu. Ils ont commencé à m'appeler pour que je vienne les aider avec des petits coups. Je supervisais un groupe qui récoltait des champs de mari la nuit. Ils avaient besoin de quelqu'un d'imposant, avec une tête sur les épaules.

Après, j'ai accepté de devenir garde du corps. C'est aussi moi qu'ils envoyaient quand qu'y avait quelqu'un à taper. J'en ai cassé des gueules, si tu savais.

À peu près en même temps, j'ai commencé à faire pousser de l'herbe chez-nous. Les motards me laissaient tranquille, parce que je permettais à un de leur gars de vendre de la poudre au bar où je travaillais.

Ça avait ses avantages. À la job, quand je remarquais une fille cute mais que j'étais trop chaud pour aller lui parler, je demandais à leur gars de me suivre aux toilettes pour me r'niper avec un p'tit quart de gramme.

Mais j'ai fini par lâcher le bar de danseuses. Je voulais m'assagir, un peu. Je me suis fait engager par un gros riche, propriétaire d'une entreprise de machinerie lourde. J'étais le seul de ses employés qui savait à peu près comment toute marchait, et le boss m'aimait tellement qu'il m'a envoyé travailler sur un contrat d'un mois en Italie en me spécifiant que je devais lui ramener toutes les factures.

J'ai rien vu du pays. C'est à peine si je me souviens y être allé. Packeté raide sur le bar open. Savais-tu qu'une pute, ça peut te faire un bill?

À mon retour, les motards m'ont recontacté pour que j'esorte un de leur gars. Il devait transporter un gros montant pour une transaction avec un autre gars dans un bar. On m'avait donné un gun avec l'ordre de tirer sur le premier qui s'approchait trop près.

À partir de ce moment-là, c'est devenu trop intense pour moi. J'ai tout arrêté. Plus de vente, plus de coups, même plus d'alcool. J'ai commencé mon bac en ingénierie, je me suis mis à la course à pied, et ma blonde a accouché de mon fils.


Il s'est tu pour une gorgée d'eau, avec sa bonne mine, ses dents blanches et égales, son noeud de cravate et son veston de velours.

Les plaisirs de la vie que je lui ai dit.

Ce que je peux en dire, des niaiseries.

Baguettes dans les yeux

T'as préféré descendre déposer ta boîte de carton dans le bac à recyclage sur le trottoir plutôt que de le remonter à ma place.

Sale garce.

12 juin 2009

Blogoff V

Confirmez votre présence au prochain Blogoff, la rencontre de blogueurs et de lecteurs extraordinaire, ici.

11 juin 2009

Welcome to the Miami beach

L'air est lourd et moite.

Où suis-je, maintenant? L'ai-je dépassé? Ah, le grand panneau d'un bleu exotique. Il était là, mais je ne l'avais pas remarqué.

Invisible, le Miami bar n'existe que pour ceux qui connaissent son existence.

Je grimpe l'escalier, les marches dans le nez, et le tapis sous mes pieds a perdu ses motifs à être aussi sale et usé.

Tire vers moi la lourde porte bleue, qui empile les serrures et les couches et peinture.

On me regarde d'un drôle d'air.

Quel endroit extraordinaire.

Ici, c'est authentique.

kitsch, trash, hipster.

Bukowski aurait aimé.

Je salue le barman ventru. Sur sa nuque, des boucles frisées et brillantes. Il ne me connaît pas. Il lève un bras, et le tissu de sa camisole saumon baille sur le poil de sa grasse aisselle.

-Un gin tonic, s'il-te-plaît, mais peux-tu rajouter du sucre, et beaucoup de lime?

Il prépare mon verre, et je ne peux détacher mes yeux du dos de ses mains velues.

Coulent un once d'alcool bien généreux, quelques glaçons, quelques gorgées de tonique qualité économique, ploc, ploc, deux tranches de lime découpées la veille, et une petite paille au bout en biseau, soit la moitié d'une grande coupée au ciseau.

Derrière lui, je reconnais une étiquette que j'aime.

-Oh. T'as du Bombay Sapphire? Nice. Je vais en prendre la prochaine fois.

Clin d'oeil. Il prend la bouteille par le goulot, et en vide une grande rasade dans mon verre déjà amplement alcoolisé.

-It's okay beautiful. It's on me.

Flatteries et compliments, l'horloge en bois et en doré indique vingt heures vingt-deux mais c'est déjà l'heure de servir des doubles.

Je m'attable dans un coin, dos au mur, pour bien avoir toute l'étendue de l'endroit sous les yeux.

À gauche, des dalles aléatoires, roses, vertes ou en pierres grises, une table de billard au tapis dégradé, et le malheureux cadavre d'un sapin de Noël, avec ses branches pendantes surchargées d'ampoules.

Vissée dans un coin, une télévision ligotée de guirlandes tantôt allumées, tantôt éteintes, diffuse des infopubs sans volume.

À droite, une terrasse, mais à l'intérieur, avec un tapis de gazon synthétique fané.

-Another drink, miss? It's on me!

Les plafonds sont bas. Les murs, en stucco, décorés avec fantaisie paresseuse à grossiers coups de palettes.

Tout autour, des tabourets recouverts de tissu à motif de vache, des portraits d'élan, de rigodon et de maison canadienne creusés dans le bois, et sur toutes les tables, des lampions éteints ramenés plus tôt par le patron au sortir d'un Dollarama.

Et au fond, un passage étroit menant à une terrasse extérieure cette fois, où l'on peut griller une cigarette, ou mieux, ou pire, dans un carré de ciel emmuré, face à une chaufferette monstrueuse et une porte condamnée par le fer et la rouille.

-Sir? Would it be possible to organize an event here?

-When?

-In about two weeks. On a saturday.

-Fine by me.


Le prochain Blogoff se tiendra le 27 juin à 20h, au bar Miami, 3831 Saint Laurent, près du coin Prince-Arthur (station Sherbrooke).

-Here's another tonic for you. Welcome to the Miami beach!

Corde à tête

Il y a mes vêtements, tous noirs, gris, ou couleur de lampadaire, accrochés par les manches, par les pattes, à la corde à linge. Je peux sentir leur parfum sucré et synthétique d'ici, et j'en suis assise à près de quatre mètres de distance.

J'abuse toujours du savon et de l'assouplisseur, de peur que ce ne soit pas assez propre, que ça ne sente pas assez bon.

Il y a un pantalon, une camisole, un veston, et deux paires de petites culottes. J'aurais dû les décrocher pendant la journée

J'ai l'impression que c'est moi qu'on a attachée par les pieds. Moi, en quatre morceaux (cinq, en comptant deux fois la culotte).

Parce que j'ai porté cet ensemble fortuit bien souvent.

Le décolleté plongeant (mais fort élégant), les pantalons cigarette, le veston garçonnet, la culotte de dentelle (pour l'aller) et la culotte carreautée (pour le retour), oui, c'est une tenue que je me plais à porter une ou deux fois par mois, lorsque je m'en vais à la joyeuse rencontre de mon Tendre.

Je les regarde, et ce ne sont que des vêtements, mais je me sens exhibée.

Ça me gêne, je vais les décrocher.

10 juin 2009

La fille de mon père

Je ressemble de plus en plus à mon père, ce drôle de coco, pharmacien amateur et amateur de pharmaciens, avec ses poches bourrées de capsules, de petites gélules, qu'il sème au creux des gosiers qui croisent son chemin.

-T'as le teint blême, tu dois manquer de vitamine B12. Bouge pas, j'en ai dans mon auto.

L'essence paternelle coule dans mes veines, c'est naturel.

J'ai, par exemple, commencé à boire du thé pour le plaisir.

Parce que c'était délicieux.

Je rejoignais ma copine dans un salon de thé, où nous avions de bien bonnes conversations autour de théières à six dollars l'infusion.

Puis j'en ai acheté pour la maison, et puisque le thé allait désormais faire partie de mon quotidien, je suis allée lire sur ses bienfaits.

À partir de ce moment, j'ai arrêté de boire du thé pour le plaisir.

C'était bon pour la peau, mauvais pour le cancer et contre le vieillissement, je me devais donc, par respect de mon corps, d'en avaler une théière (ou beaucoup plus) par jour.

Et puisque, certains jours, je n'avais pas le temps de me préparer mon infusion quotidienne, je me suis dit qu'il serait tout à fait intelligent de me procurer des gélules qui me fourniraient mes précieuses doses de polyphénols.

Voilà.

La transformation est entamée.

Je sens qu'une couronne de calvitie qui me poussera très prochainement.

Le coloc

Huit heures du matin, j'ai bien sommeil, mais faut que ça bouge, cette vie d'oisiveté.

Je veux trouver mon nouveau colocataire.

Maintenant, ce matin, tout de suite, j'en ai marre.

Mon oeil est rose et sec à consulter des annonces inintéressantes.

Une vieille pucelle qui habite en tête à tête avec son chat.

Papa maman avec ado et nouveau-né qui n'arrivent pas à joindre les deux bouts.

Sept végétariens qui en cherchent un huitième pour louer leur placard à balais.

Un couple gai à l'appartement intimidament bien décoré.

Un homme qui cherche une coloc qui aime beaucoup faire le ménage.

Un proprio qui sépare ses pièces avec des rideaux pour récolter encore plus de loyers.

Cinq étudiants en art qui partagent la même salle de bain.

Un Grec, un Mexicain et un Français qui habitent un appartement style Auberge Espagnole au dessus d'un bar.

Tout le monde est sympa et respectueux, tout le monde aime s'organiser des soupers des fois.

Et surtout, surtout, tout le monde se meuble chez IKEA.

C'est d'une lassitude...

Moi, je voudrais un coloc, un coloc masculin, parce que les filles, c'est vicieux.

Un coloc avec qui habiter un cinq et demi à deux.

Un coloc qui me donnerait envie de cuisiner pour deux.

Un coloc qui me dirait "J'men vais au dépanneur, as-tu besoin de quelque chose?"

Dans sa chambre, il y aurait des posters de Jean Leloup que je le supplierais de me donner en échange de tâches ménagères.

Sa salle de bain deviendrait mon royaume, et lorsqu'il se fatiguerait du muret de bouteilles autour de la baignoire, il me poserait une belle tablette.

Il aurait une blonde bien gentille, et lorsqu'il voudrait l'inviter à la maison, il tournerait autour du pot en me demandant si j'ai quelque chose de prévu en soirée, et je comprendrais le message, je lui ferais un clin d'oeil avant de quitter pour la nuit.

Il préparerait de gigantesques batchs de sauce à spag' qu'il ferait congeler dans des contenants individuels.

Je lui emprunterais son rasoir à son insu.

Il achèterait de la crème glacée au chocolat.

Il sortirait les poubelles.

Il ne ferait pas de compost.

Il jouerait de la guitare.

Et au Xbox.

Bref, il est neuf heures vingt-quatre, et je vais dormir.

8 juin 2009

Momo III

-Let's go for a walk.

Nous sommes sortis, tard dans la nuit, sur le même chemin qu'on empruntait il y a quelques années, lorsque soir après soir, il me raccompagnait jusqu'à ma porte.

Je me suis ennuyée de nos longues rues au bitume bien propre, de l'odeur puissante et moite des mottes d'herbes fraîchement coupées, des sentiers, des vieux arbres, des murs grimpés de vignes écarlates, du sentier à travers le parc, de la poussière du chemin de pierre, du crépitement des voitures roulant tout doucement, des criquets, omniprésents, invisibles...

Mais ce qui m'a le plus manqué, ce sont nos conversations, nos conversations où j'étais aussi candide qu'il était ironique.

Et tandis qu'on marchait, je rajeunissais, je rapetissais, jusqu'à revenir à mes dix ans, jusqu'à redevenir un petit bout en runningchous.

À mon école, il y avait ce petit garçon qui ne parlait jamais à personne.

Il ne prenait pas l'autobus jaune. Son père venait le reconduire dans sa grosse voiture.

Il ne venait nous rejoindre dans la cours que lorsque la cloche sonnait.

Coups de sifflet et grand silence, il se frayait un chemin jusqu'à son rang, juste devant le mien.

Je ne le connaissais pas, mais je passais beaucoup de temps nez à nez avec sa coupe champignon.

Puis un soir où j'avais décidé de rester plus tard pour faire le grand ménage de mon pupitre, il était venu me parler.

-Tu joues-tu à Zelda?

-Oui. Toi aussi?

-Oui.

-Moi mon préféré, c'est Link.

-Oui moi aussi.

-T'as-tu passé le Temple de l'eau?

-Euh. Oui.

-Heiiin? Moi je suis prise dedans ça fait fouuuule longtemps.

-Je peux t'aider à le passer, si tu veux.

-Oh Oui! Veux-tu venir chez-nous? J'habite juste en bas de la côte.

-Non, moi je peux pas ce soir, mais demain, oui.

-OK. C'est quoi ton nom?


Ce soir-là, tout petit Jérôme courut au club vidéo du quartier pour louer une copie de ce jeu auquel il n'avait jamais joué.

Et le lendemain, cerné mais content, il se présentait chez-moi, comme un expert, pour tout bien m'expliquer comment faire.

[À continuer]

7 juin 2009

L'ami

Depuis bien des semaines maintenant que j'arpente les cafés de nuit, mais ce soir, j'en ai marre, j'en ai marre d'avoir si bien socialisé avec les employés de comptoir, j'en ai marre des cafés gratuits remplis d'espoir.

Je suis assise sur un bloc de béton, bien appuyée sur une boîte aux lettres, et si ce n'était pas de mon portable qui va bientôt manquer de jus, je laisserais tomber les cafés pour toujours revenir m'installer ici, coin Mont-Royal et St-Denis.

Il y a le cycliste avec la couette au vent et le bermuda fier qui brûle les lumières.

Le commis, cigarette au bec et la tête en filet, les deux omoplates contre la brique de ce commerce qu'il hait.

Les jeunes qui évitent les regards, qui font semblant, qui n'osent pas, qui marchent vite.

Les vieux qui font le contraire.

Les filles qui se trouvent belles. Les garçons qui en rajoutent.

Les couples qui reluquent chacun de leurs côtés, les couples les yeux en œillères sur leur amour si beau, les couples de demain, les couples pour cette nuit.

Moi, j'attends un ami.

Un pareil comme moi, mais en plus développé.

En plus triste, aussi.

Il va me parler de bars et de clubs mystérieux qui vont me donner envie de devenir quelqu'un d'autre, quelqu'un d'urbain et de branché, avec des robes et des escarpins à ne plus savoir où ranger mes sous-vêtements, et une petite sacoche en cuir ou en zèbre où trônerait en permanence le dernier roman du dernier auteur.

Il va me parler de ce qu'il écoute et ce qu'il a vu, ce à quoi il a assisté et qui il a rencontré, et moi, tout sourire, je vais l'écouter.

Puis tard dans la nuit, égarés dans un café qui ne ferme jamais, attablés devant un château de tasses vides, il va me raconter sa vie morceau par morceau.

Et quand des fantômes vont faire briller ses yeux, je vais lui enligner mes plus beaux compliments pour qu'il se sente mieux, un peu.

Momo II

C'était mon anniversaire, mes vingt-et-un ans qui ne me plaisent pas plus qu'il ne faut, car qu'est-ce que c'est que cet âge qui n'appartient à rien, trop jeune pour être sérieuse, mais trop vieille pour être enfantine.

Je ne m'attendais à rien de bien spécial, qu'une petite visite chez mon ami Momo, pour un jour ou deux, comme dans le bon vieux temps.

J'avais oublié à quel point mon ami vivait grassement.

Chez Momo, le frigo est toujours plein d'aliments emballés individuellement.

Son garde-manger est une très grosse boîte à lunch.

Des ficellos, des babybels, des cannettes de soda, des viandes froides, des biscuits, des chips, des sucreries dans toutes les armoires, tous les tiroirs.

Et on ne se pose pas de questions, on achète ce qui nous plaît, l'argent est banal, et y'a pas de quoi s'en vanter.

Leur maison au complet a été construite autour de cette idée d'opulence, de confort et de plaisir.

Une véranda magnifique, baignée de lumière, avec des fauteuils entourés de plantes.

Une piscine et un jaccuzzi creusés au milieu d'un jardin de fleurs et de cailloux, avec un grand cabanon blanc et une douche extérieure pour ces matins d'été où il fait bon se laver sous les oiseaux.

Une cuisine aux comptoirs de marbre, des meubles ouvragés, des tapis épais, des toiles, des souvenirs de guerre ou de voyage.

Mais le mieux, c'est la chambre de mon ami.

Trois consoles qui se relaient plus de deux cent jeux aux boîtiers empilés en ordre de préférence, un gigantesque écran plasma qui occupe la moitié d'un mur, un monstre d'ordinateur parfaitement silencieux, un lit comme un nuage, et pas un centimètre carré de vide entre ses décorations qui s'étendent jusqu'au plafond.

Nous avons passé deux jours à jouer. Deux jours à paresser, à se prélasser, à ne se soucier de rien, pas même des repas.

-Fruit. Gimme the phone, imma order pizza.

En attendant notre repas, j'allais prendre des douches infinies, me régalant des produits que je ne connaissais pas, des bouteilles aux étiquettes étrangères et exotiques ramenées de je ne sais quel pays.

Puis, la tête en serviette, emmitouflée dans une épaisse robe de chambre, je sortais m'étendre sur une chaise longue pour sécher au soleil.

Momo

Encore cinq bonnes minutes avant que le train ne quitte la gare, mais ce doit être bien coûteux de faire ajuster une si grande horloge, alors autant courir tout de suite.

Dandine, dandine, le petit pas pressé, le sac à dos rouge qui me rape les hanches. Chaque claquement de mes vieux ballerines s'écrase contre l'immensité des panneaux publicitaires.

Je connais le trajet par coeur. Un escalier, un corridor, à gauche, à droite, un corridor, un escalier, et entre deux portes, une boulangerie, une odeur de cannelle puissante à laquelle je ne cède jamais par peur de passer de guêpe à gros bourdon.

Je m'en vais voir mon ami Jérôme, mon ami du temps où j'étais un tout petit garçon qui portait des casquettes et qui buvait du pepsi le matin.

Je le surnommais Momo, surnom qu'il détestait avec vigueur et passion, et lui, pour s'en venger, il m'appelait fruit, parce qu'il m'aimait beaucoup plus qu'il ne voulait le laisser paraître.

Claudia, le petit fruit qui passe son temps à rire.

J'étais tout le temps chez-lui, manette en main, à massacrer des martiens, avec son père qui nous cuisinait des hamburger steak avec trop de sel d'ail, et sa mère qui prenait plaisir à me serrer contre son sein en m'appelant sa daughter.

Elle, elle est anglophone, américaine, hôtesse de l'air et bouddhiste, avec un teint de plage à l'année digne de ses lointain ancêtres cherokee. Elle part en retraite dans un désert une fois l'an. Elle a la figure couverte de taches de rousseur, avec des yeux très bleus et un sourire très blanc.

Lui, il est francophone, canadien, caporal dans l'armée et ingénieur en chef pour une grande compagnie prestigieuse. Il porte un ventre énorme qu'il s'est gagné à force de séjours à l'hôtel tous frais payés. Il a fait le tour de la planète une centaine de fois, et au moindre verre de bière, il part en années lumières d'anecdotes palpitantes.

Ils habitent une grande maison dans le petit bourg de mon enfance, avec des voisins qui se connaissent et des gazons très verts.

Je monte à bord du train avec la hâte d'en descendre, avec les pistons qui pompent et qui soufflent, la cloche qui résonne, et mon ami, au bout du quai, bras croisés, bien acotté, qui attend tranquillement que je marche jusqu'à lui pour m'ébouriffer le toupet.

5 juin 2009

J'ai plein de choses à vous raconter, mais là, c'est pas le temps.

1 juin 2009

L'homme cassonade - 11e partie

Juin 2008

Il m'avait dit d'attendre, de ne pas aller trop vite.

Il ne voulait pas lui faire mal. Elle devait partir bien loin pour un stage d'un an. Il profiterait du deuil de distance qu'elle avait pris des mois à préparer pour lui annoncer qu'elle et lui, c'était fini.

Une pierre, deux coups. Il serait bien cruel de ne pas ménager une fille qui a été si bonne pour lui.

Alors j'ai attendu, mais voilà, il ne l'a pas laissée, finalement.

Ils ont bien abordé le sujet, mais elle pleurait, la pauvre, et plus elle pleurait, plus il doutait. Au final, ils se sont entendus pour ne prendre qu'une pause. Il aurait bien le temps, en un an, d'y penser, et de toute manière, qu'il la quitte ou non, elle ne serait pas là.

"Je vais fréquenter une fille" qu'il lui a dit. "Okay" qu'elle lui a répondu.

N'importe quoi pour garder son homme.

Puis elle a rassemblé ses effets personnels et elle est déménagée à des centaines de kilomètres de lui. Je ne peux même pas imaginer l'état mental dans lequel elle devait se trouver, à ce moment.

Mais moi, je l'avais prévenu.

"Si tu ne la laisses pas, notre relation se termine là. Je ne veux plus, je ne peux plus. Tu m'as dit que tu le ferais, alors fais-le."

Un an. Un an qu'on se fréquentait en secret. Un an à vivre dans une grande détresse ponctuée de petites joies, à le voir me donner rendez-vous pour lécher de la crème glacée ou m'embrasser en cachette sur une nappe carottée, puis me quitter pour retourner, un peu de reculons, remplir son bord de lit auprès de sa légitime.

Tous les jours, le matin, le midi, le soir, la nuit, dans le métro, dans mes cahiers, dans ma poésie, il était là à être beau, et moi, je n'en dormais plus.

"Alors? Qu'est-ce qui se passe? L'as-tu laissée?"

Des silences, des silences, et puis finalement, le "Non" qui fait mal, le "Non" auquel on s'attendait, au fond.

Crise monumentale. J'ai pleuré, j'ai pleuré, plusieurs jours ont passé, je me suis endurcie. C'était fini, que je me suis dit. Fini ses yeux, fini ses lèvres, fini ses mains, fini, fini, fini.

Mais puisque qu'à chaque vendredi, il était barman, et moi serveuse, j'étais bien obligée de continuer à le voir.

J'avais donc un plan.

Fini son odeur de savon.

Je m'étais longuement raisonnée.

Fini son front rond, dur et chaud sous les lèvres.

"Sois forte, ignore-le bien, fais comme s'il était n'importe qui d'autre que lui"

Fini ses petits gémirs qui me font vibrer la langue.

Ce soir-là, il était arrivé longtemps avant moi, chose qui n'arrivait jamais, jamais. Je l'ai salué comme un étranger, puis ai filé me changer.

Fini, fini, fini...

J'avais décidé de porter un gilet de laine rose, avec un large col me dénudant les épaules.

Qu'il voie ma nuque, où il venait jadis humer ma peau. Qu'il se rappelle du jasmin au creux de mon cou, ou de ses baisers de ma bouche à ma joue au lobe de ma petite oreille pointue.

Qu'il s'ennuie, qu'il doute, qu'il regrette, oui.

Lui qui est habituellement d'une rigueur et d'un professionnalisme qui n'entendent pas à rire, a passé la soirée à faire des aller-retours derrière son comptoir pour venir me raconter ceci ou cela. Attentionné comme pas un, il me préparait des cocktails, me souriait gentiment, et où que j'aille, il me suivait de ses yeux doux.

Bien évidemment, j'ai fini par craquer.

"Vois-tu comme c'est facile, comme on a du plaisir, toi et moi? Qu'est-ce que tu fais, à tout gâcher? Je te donne une dernière semaine pour la laisser."

Et une semaine plus tard, il me mentait pour continuer à me voir.

"Alors ça y est? On est ensemble pour vrai?"

Il m'a prise dans ses bras. Serrée bien fort entre ses biceps, j'ai fermé les yeux, mais quelque chose clochait.

Il n'avait pas changé.

Rien n'avait changé, en fait.

Toujours le même malaise latent.

Sur nous, de lourds yeux de femme qui ne cillent jamais.

Puisqu'il est d'un naturel peu loquace, moi, je parlais pour deux, et tout allait pour le mieux sauf lorsque, perplexe, je pointais un objet précieux en lui demandant "elle est partie sans amener ça?".

Généralement, plutôt que de me mentir, il s'abstenait de commentaire, ou me répondait d'un haussement d'épaules.

Et lorsque j'insistais, il me disait "elle est partie rapidement" ou "elle ne pouvait pas tout prendre", ce qui n'était pas tout à fait mentir, au fond.

L'ambiance malaisée qui s'en suivait me dissuada rapidement de continuer à douter à voix haute. Le sujet devint tabou. Je préférais continuer à faire semblant.

Un jour, j'ai appelé chez-lui, c'était une bien belle soirée d'été, j'étais habillée jolie jolie parce qu'en tant que son amoureuse, je voulais l'inviter à sortir manger, mais après trois sonneries, c'est elle qui m'a tirée de ma rêverie.

Sur le coup, j'ai cru m'être trompé de numéro. Je me suis excusée, et j'ai raccroché. Cinquante nouveaux sous, deuxième essai, on se répète le numéro, on enfonce les touches lentement, mais ce n'est pas possible, c'est encore elle qui répond.

- Ah! Est-ce que j'appelle bien chez...

- Oui. Mais il est occupé, là. Il va pas venir te parler.

- Euh. Est-ce que je peux savoir à qui est-ce que je parle?

- À Marie.

- Et pourquoi est-ce que tu réponds à son téléphone?

- De quoi? C'est mon appart. C'est mon téléphone.

- Je veux lui parler. Passe-moi le.

- Il est occupé, que j'tai dis.

- Attends. Attends. Écoute. Il m'a dit. Il m'a dit qu'il t'avait laissé. On se fréquente, maintenant.

- Et est-ce qu'il t'a dit qu'il t'aimait?

- ...

- Ben c'est ça.


Et elle a raccroché.

- M'aimerais-tu si j'étais plus grande que toi?

- Oui.

- M'aimerais-tu si j'avais juste un pied?

- Oui.

- M'aimerais-tu si j'avais un oeil croche?

- Mais oui.

- Vraiment?

- Oui. Parce que... je t'aime tout court, Lola.

- Oui?

- Oui.

- Sers-moi fort.


Oui, il m'a dit qu'il m'aimait.

Mais les mots ne me sont pas venus, parce que même dans mon humiliation la plus totale, j'ai voulu le protéger, j'ai voulu lui éviter des ennuis.

Il va pas venir. Il va pas venir te parler. Est-ce qu'il t'a dit qu'il t'aimait? C'est mon appart. Est-ce qu'il t'a dit qu'il t'aimait? Il va pas venir te parler.

Veuillez raccrocher et composer de nouveau. S'il-vous-plaît, raccrochez.

Le combiné pend au bout de son câble. Je ne l'ai pas posé sur son socle parce qu'à quoi bon. Je fixe rien du tout avec les cheveux collés aux lèvres et les cils collés aux cils. Sous mon joli chemisier, celui qui s'agence à ma jupe qui s'agence à mon ombre à paupières, il y a le soutien gorge de dentelle qu'on a acheté ensemble, et juste en dessous de celui-ci, il y a mon coeur qui ne bat plus que tranquillement, tranquillement.