21 août 2009

Amin

C'était ma soirée.

La coloc se préparait à quitter pour le mois. Elle vidait ses tiroirs, et moi, j'avais envie de danser le twist.

J'avais pris soin d'ouvrir toutes grandes ouvertes les portes de l'appartement.

Entrez, le bon vent, le bon air. Véhiculez son odeur, évacuez son parfum, que je me gave de son absence pendant un mois tout grand.

Et j'étais là, dans ma chambre, avec la figure tartinée d'argile à papoter virtuellement, lorsque je crus entendre carillonner la porte d'entrée, mais je n'attendais personne, et c'était impossible qu'elle reçoive si tard, le soleil était couché depuis deux bonnes heures, au moins.

Je risquai un oeil rond, une joue crémeuse hors de ma chambre.

Se tenait dans l'entrée un petit arabe bedonnant, d'apparence bon papa et mari fidèle.

Il me regardait comme on regarde un petit animal à travers les branches d'un arbre, et moi, j'ai fait comme si j'étais la reine du quartier, j'ai marché dignement jusqu'à la salle de bain avec ma robe de chambre en serviette et mon masque craquelé.

Il devait venir réparer le câble ou répandre la Bonne Nouvelle, très peu pour moi merci beaucoup.

À ma sortie, il était encore là, avec son sourire pincé qui lui donnait un air de très gros crapaud.

-Um Clawdi! Pou-tu veni? que j'entends du fond du salon.

Non, non, je retournais à ma chambre, le visage neuf, la nudité confortable. Non, non, vraiment, laisse-moi tranquille.

-Donne-moi un instant, je m'habille.

Je suis ressortie avec le vieux t-shirt de Tchoukball que le Grand Tendre m'a prêté et que je ne lui ai jamais remis, et c'était bien assez présentable pour le chic duo qui m'attendait au salon.

-Clawdi, moi pâti mais tou va avoir lé nouveau colocataire pou lé mois.

Je regarde mon quarantenaire poilu jusqu'au yeux, avec ses bottes en été sur mon tapis d'entrée et sa montre en or plaqué bien trop large même pour son poignet viandé.

La terre ne tourne plus, mais ma tête, oui, beaucoup.

-Enchantée, monsieur.

Je lui tends une main qu'il sert volontiers.

-No, no, pas lui. Ici.

Il y avait un troisième comparse que je n'avais pas vu. Un troisième comparse de six pieds passés, avec un âge qui ressemble au mien, un ventre dur et une grande paume ouverte.

-Salut. Moi c'est Amin.

-Salut. Claudia. Enchantée.


Et on s'est serré la main longtemps, et c'était pas si mal, finalement.

12 août 2009

Ce sera bon

Marie fait trotter ses orteils vernis. Je pars dans trois minutes que je lui ai dit.

Elle n'a pas fini de m'attendre coin Maisonneuve et St-Denis.

C'est qu'elle est jolie, Marie. Elle me met en retard par coquetterie.

Une fois assise dans un wagon filant vers le centre-ville, je croque des cerises, j'en empile les noyaux au creux de mes joues.

J'ai hâte de lui raconter. Hâte de lui annoncer la bonne nouvelle.

Berri Uqam neuf minutes plus tard, je mitraille une poubelle avec fracas, c'est la grande classe, mais pas question de ralentir mon pas, Marie m'attend, et elle va probablement être en robe à se faire tourner autour par quelques petits bonshommes aux nombrils luisants.

Je lui envoie la main. Elle est là, bien droite sur son bout de trottoir, son sac dans les mains, mine de rien. Elle est toute en jambes et en lèvres aujourd'hui. Une bien belle teinte.

-Femme! Bonjour!

-Salut! Désolée, je suis en retard.


Elle ne me reproche rien, me dit plutôt qu'elle n'attendait que depuis dix minutes. Je la complimente sur son rouge à lèvre. Elle s'exclame en mignonnette.

-Marie. Marie, devine quoi.

-Quoi?

-Marie. J'vais être toute seule pendant un mois. Ma coloc retourne en Chine!

-Femme! C'est merveilleux.

-Marie! J'vais organiser un party! Des partys! Plein de partys! On va faire du bruit, on va piler sur son lit, j'vais me laisser traîner, j'vais pas rien laver! On boira, on fumera dans l'appartement, et je n'arroserai absolument pas ses plantes.


Elle rit.

-Marie! Réalises-tu? Réalises-tu? Je vais mettre tous les thermostats à trente-cinq degrés, je vais prendre des bains de trois heures, je vais accrocher tous ses sous-vêtements jaunes à la corde à linge et je vais les laisser là tout le mois.

-Oui madame. Et tu m'inviteras à coucher, et on se fera des soirées de filles avec des masques et des petits pots de crème.

-Ah, Marie. Ce sera bon.