24 novembre 2009

Le doorman

Il y avait ce doorman, au club.

Si une femelle paon et un très gros taureau, par une remarquable saloperie de la nature, pouvaient mettre bas d’un homme adulte, ça expliquerait bien des choses le concernant.

Il est donc très viril, large de torse et court sur pattes, avec de très gros biceps et de très petits polos, mais lorsqu’il parle, ses longs cils frottent coquettement contre ses hautes pommettes et sa toute petite bouche s’étire loin devant son visage, comme une fillette.

Depuis l'entrée, il me regardait par-dessus ses verres de whisky, il me regardait en parlant à ses amis, il me regardait en fouillant les clients, il me regardait tout le temps.

Je flashe trop sur toi, c’est fou, t’es ma chérie qu’il me répétait sans cesse de sa voix trop grave pour être vraie.

Et chaque soir où il s’essayait, je souriais sans m'arrêter, et il recommençait à me suivre des yeux. Ça a duré des mois comme ça, lui qui voulait et moi qui ne voulais pas, jusqu’à ce que le patron le renvoie pour avoir cogné trop fort un fêtard un soir.

Il était bête, macho, agressif et arrogant, il sentait fort l’eau de cologne et la sexualité bestiale, du genre qui t’agrippe par les cheveux d’une main et te claque les fesses de l’autre, avec son souffle rauque dans ton cou et sa sueur qui te dégoute dans le dos.

Bref.

Après quelques semaines d’absence, il s’est représenté au club tout seul.

Il avait encore plus de cou qu’avant.

Alors qu’il entrait, je m’occupais de clients qui se lavaient les mains au champagne.

Il s’est installé au bout du bar, a commandé une bouteille de red et a passé la soirée sur un tabouret à s'en aligner des verres.

Et moi, je ne l’ai pas vu, j’étais trop occupée à faire la palette et à danser ma vie.

Et la soirée était bonne, j’étais en grande forme, avec le plateau agile et le bassin en feu, mais vers deux heures trente, je suis sortie prendre l’air pour souffler un peu.

Il m’a suivi.

Je ne l’ai pas remarqué tout de suite, avec les bulles qui m’étaient montées aux joues et les tympans saturés de gros décibels, j'ai donc continué à m'enfoncer dans la ruelle.

Il me suivait toujours.

Je me suis retournée

Il était à deux pas à peine.

« J'peux te parler? »

Sa chemise blanche était sale. Elle tenait de travers sur ses larges épaules, et ses pans aux boutons sautés s'ouvraient sur son ventre lorqu'il gesticulait.

Il s'était vraisemblablement battu plus tôt en soirée.

« Pas tout de suite, d’accord? Je vais venir te voir tantôt. »

« Claudia. Pourquoi tu joues avec moi? »

« Quoi? »

« Oh, fais pas ta garce. »

« Écoute, je sors avec quelqu'un, déjà. »

« Toi écoute. Je m’en bats les couilles de ton quelqu’un. Si je le croise, je le casse en deux, tu vois? »

Il s’approche encore, et il sent l'alcool très fort mais je ne recule pas.

« Le jour où je suis débarqué, j’ai suivi mes potes, et quand je t’ai vu, j’ai flashé. T’étais trop bien. J’ai passé la soirée à leur dire comment t’étais trop bien. »

Et moi je ne réponds rien.

« Je pense à toi tout le temps et toi tu m’ignores. »

Encore rien.

« Je suis pas le plus intelligent ni le plus beau, comme tu vois. »

Et en le disant, il a une émotion, un embarras qui lui fripe la bouche et lui adoucit les yeux.

« Mais j’ai un cœur, et toi t’es dedans. »

Ça, ça m'a fait sourire.

« Laisse-moi une chance, une petite heure pour un café, et je vais te prouver que moi aussi, je suis bien. »

« Non, écoute, ça marche pas comme ça. »

« Je suis sérieux. Laisse-moi une chance, merde. »

Il se rapproche à nouveau. Son corps est immense. Cette fois, je recule jusqu'à avoir la brique au dos.

Et il m'embrasse.

19 novembre 2009

Tant pis pour le titre, j'arrive pas à trouver mieux.

18 novembre 2009

Honoré Beaugrand mon amour

Je suis déménagée au bout de la ligne verte. Les premiers jours furent difficiles. Trop loin de mon Villeray, le quartier de fruiteries et de triplex que j'aime tant. Le temps d'un trajet que je barbouillais une pleine page de bile.

Je m'excuse à la pauvre femme que j'ai fixé vingt minutes en ligne.

Vert comme la ligne

Beiges comme tous les sièges vides sauf le sien
Gris comme son teint
Jaune comme son blond
Bleus comme ses bras
Brun comme sa repousse qui s'agence au
Mauve de ses cernes qui s'agence au
Noir de ses sourcils

Elle a la drogue aux veines, l'herpès aux lèvres et l'avortement au ventre.

Puis le terminus.

Au détour des couloirs, des slogans imbéciles, des graffitis grafignés, des rebuts et des gommes aux pieds, des cuisses et des accents gras, des moustaches, de l'or plaqué, des fronts huileux, des démangeaisons, des sacs de plastique, des crachats, des casquettes, des calories.

Et tout au bout, un autobus raté, comme son chauffeur!

UQAM

Les cernes de café équitable
Les bouteilles d'eau du robinet
Les cells, les bic, les mac
Cerclent les essais rougis
Des étudiants soufflants
En pivots, en caucus
Leurs mauvaises lettres
aux poings
Leurs mauvais mots
aux joues

16 novembre 2009

La vie la vie

J'habite ici maintenant.

Un monticule de pomelo dans une soucoupe blanche, avec sa pulpe nue et luisante. Une chandelle droite et belle pleure en flaque, le pied bien planté dans le cadavre d'une soeur.

Une lampe. Malgré le boulon nu de son bouton sauté, son abat-jour ayant eu de meilleurs jours et l'éclat disparu de son socle, sa lumière est somme toute correcte.

Un vieux carquois de flèches de bois. Une boîte de fer (200 7.62 MM CARTRIDGES) couverte de poussière. Trois bustes blancs, Beethoven, Mozart et Beethoven encore. Un bâton de hockey au manche de ruban roulé serré. Une courte-pointe qui gratte. Des raquettes de bois vernis. Une paire d'appui-livres en granit. Un chandelier de bronze avec le petit Jésus mort entre les branches.

Des cartons, des sacs, les miens, qui ne contiennent rien d'urgent, éventrés depuis un mois déjà.

Une pelure de banane fleurit dans un verre. Ma brosse à dent repose au coin du bain. Un tiroir ouvert. Mon séchoir dans le couloir. Un panier plein de culottes. Des piles de vêtements sur lesquelles on ne doit pas piler.

Marilyn Monroe seule sur un mur est plantée sur un clou qui était destiné à autre chose.

C'est ma chambre dans un coin du salon, avec mon lit, ma douillette, mon bon matelas, mon fauteuil saumon, mes colliers, mes crèmes et mes livres.

Bref, le père de mon coloc est décédé, et moi j'ai éparpillé ma vie tout autour.