J'étais pressé de rentrer chez moi. La journée était tiède, j'avais acheté quelques fromages et un bourgogne que j'allais partager avec une jolie fille qui pratiquait bien l'amour oral, et alors que j'étais pratiquement arrivé, que je m'imaginais déjà enfilant sa bouche rose, un drôle de gars me quémanda de la monnaie. Sans savoir pourquoi, alors que j'avais toutes les raisons du monde de continuer mon chemin, je me suis arrêté.
Peut-être était-ce parce qu'il avait un drôle de look, un corps qui avait l'air d'avoir plus d'os que la moyenne, et quelque chose de vaguement inquiétant dans les yeux. Il se grattait sans arrêt, en changeant de région de temps en temps, et son cou se rétractait et s'étirait en alternance, comme une tortue sur une balançoire.
Il me serra la main et me dit qu'il s'appelait Dallas. Quel excellent nom. Il prit un ton de confidence pour m'expliquer qu'il avait besoin de dix dollars. C'est qu'il devait prendre un taxi, parce que sa femme était à l'hôpital en train d'accoucher dans une grande salle pleine d'inconnus sans qu'il ne soit là pour lui tenir la main.
Il me regarda fixement, en attente d'une réponse, mais je restai figé. Le bougre m'avait ému avec son histoire. Quant à savoir pourquoi un nouveau père n'avait pas de quoi prendre un taxi, je n'y ai pas même songé. On ne badine pas avec l'amour. J'ai sorti ce qui me restait d'argent, vingt-cinq dollars et quelques pièces, soit juste ce qu'il fallait pour le trajet et un bouquet de fleurs.
Il m'a tendu sa paume en m'appelant son ami. J'ai remarqué qu'il avait plusieurs veines éclatées qui lui gâchaient le blanc des yeux.
Et nous en étions à nous saluer, qu'en voyant les billets dans sa main, j'ai réalisé mon geste. Qu'est-ce qui me prenait? Je n'avais pas vingt-cinq dollars à donner. Je me fais entretenir par les femmes que je fréquente, et mon coeur est à moitié mort.
Avec le prétexte pourri de vouloir passer féliciter sa femme et embrasser l'enfant, je lui ai demandé ses coordonnées. Oh, je lui ai précisé que ce serait pour quand ça lui conviendrait, et que bien sûr, il n'y aurait pas d'intérêts sur le prêt. J'ai mis une certaine emphase sur le mot "prêt" en me forçant à rire parce que les blagues d'argent ne font jamais rire pour vrai.
Nous nous sommes fixés avec le même sourire laid. Il balbutia des chiffres, confondit des appartements, pour finalement arriver à me donner une adresse. C'était à quelques pâtés de maison de chez-moi, dans un coin un peu ghetto du quartier. Dans quoi m'étais-je embarqué? Je passerais le lendemain que je lui ai dit. Et il fila.
Je suis rentré, et le reste de la soirée fut mièvre, humide, et d'un récit sans grand intérêt. Faits adorables: mademoiselle me fit un pain aux bananes pour le déjeuner du lendemain, et rentra chez-elle dans la nuit. Elle était vraiment unique, et j'aurais pu en tomber amoureux si ce n'était de l'existence de tant d'autres filles.
Je me suis levé vers midi, j'ai emballé le pain pour l'offrir en cadeau, et je suis parti récupérer mon vingt-cinq dollars.
[À suivre]
25 mai 2011
18 mai 2011
De beaux gros yeux
Hochelaga. L'oiseau du matin qui me tire de mon rêve, c'est le truck à vidanges, et l'adrénaline d'un éclair de remord en repensant à l'abominable butte de sacs cachés dans le locker.
J'ouvre les yeux. Il y a un nid d'araignée dans un coin du plafond. Je tends le cou. Il est vide.
Si j'avais un bouton pour qu'on m'éteigne, ce serait un bon moment pour appuyer dessus.
Dehors, il pleut. Il pleut tout le temps. C'est pas le printemps, c'est le pleutemps.
Je coule du lit jusqu'au bain, où j'aime bien me réveiller en me savonnant tranquillement.
Aujourd'hui, j'ouvre le restaurant. Parce que je suis serveuse. C'est le job que j'ai choisi pour payer mes études, en me disant que c'était très bien, être payée pour ses beaux yeux.
Mon oeil.
Parfois, quand par exemple je passe ma carafe de café trop près d'un bébé, et que la mère le réalise, je me dis que j'aurais mieux fait d'utiliser mes yeux autrement.
Me prend alors l'envie folle de tout casser, les assiettes et les nez, et de courir me lancer dans un métier facile, un de ces jobs qui roule à la chair rose, qui éteint le cœur et marque l'esprit au fer rouge.
Je m'imagine dans une pièce étroite aux murs bourgognes, les yeux fixes sur une fenêtre avec vue sur la ruelle, à me frotter les mains avec de l'huile d'arnica. Dans une salle voisine, un homme m'attend, écrasé sur son gros ventre dur. Je pense à mon voyage autour du monde, et me lance.
Ou encore, je me tiens derrière un lourd rideau de velours. Mes pieds sont ficelés de vinyle. On annonce mon faux-nom. La mâchoire serrée, je ferme les yeux avant d'être aveuglée par le projecteur.
Ce serait si facile. J'aurais du vécu pour mille textes, du blé pour flâner, pour écrire, pour me faire éditer, ou mieux, pour fonder ma propre maison d'édition.
"Les Éditions de la Pôle"
Mais je réalise toujours trop vite ma connerie, je rattache mon tablier et je continue à servir du café.
J'ouvre les yeux. Il y a un nid d'araignée dans un coin du plafond. Je tends le cou. Il est vide.
Si j'avais un bouton pour qu'on m'éteigne, ce serait un bon moment pour appuyer dessus.
Dehors, il pleut. Il pleut tout le temps. C'est pas le printemps, c'est le pleutemps.
Je coule du lit jusqu'au bain, où j'aime bien me réveiller en me savonnant tranquillement.
Aujourd'hui, j'ouvre le restaurant. Parce que je suis serveuse. C'est le job que j'ai choisi pour payer mes études, en me disant que c'était très bien, être payée pour ses beaux yeux.
Mon oeil.
Parfois, quand par exemple je passe ma carafe de café trop près d'un bébé, et que la mère le réalise, je me dis que j'aurais mieux fait d'utiliser mes yeux autrement.
Me prend alors l'envie folle de tout casser, les assiettes et les nez, et de courir me lancer dans un métier facile, un de ces jobs qui roule à la chair rose, qui éteint le cœur et marque l'esprit au fer rouge.
Je m'imagine dans une pièce étroite aux murs bourgognes, les yeux fixes sur une fenêtre avec vue sur la ruelle, à me frotter les mains avec de l'huile d'arnica. Dans une salle voisine, un homme m'attend, écrasé sur son gros ventre dur. Je pense à mon voyage autour du monde, et me lance.
Ou encore, je me tiens derrière un lourd rideau de velours. Mes pieds sont ficelés de vinyle. On annonce mon faux-nom. La mâchoire serrée, je ferme les yeux avant d'être aveuglée par le projecteur.
Ce serait si facile. J'aurais du vécu pour mille textes, du blé pour flâner, pour écrire, pour me faire éditer, ou mieux, pour fonder ma propre maison d'édition.
"Les Éditions de la Pôle"
Mais je réalise toujours trop vite ma connerie, je rattache mon tablier et je continue à servir du café.
Fabulé à
01:14
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