18 juin 2009

Les plaisirs de la vie

Thomas est un ami, très grand, très large, avec une gueule carrée, une bouche toute en pulpe, des sourcils épais, et une tête bien garnie.

Thomas est mon ami straight.

Ingénieur et papa, il ne boit pas d'alcool, ne fume rien qui se fume, écoute du Mozart, joue du piano et court le marathon.

Thomas vient tout juste de revenir de Croatie, qu'il a visité pour le plaisir.

Il aime discuter philosophie, politique, science ou du sens de l'existence.

Attablée avec lui, je me commande un gros burger, une grosse bière. Il fait de même, mais préfère un verre d'eau.

Je le pique, un peu.

-Tu sais, à la grandeur que t'as, c'est pas un verre qui va te faire de l'effet.

-Je sais.

-Pourquoi tu t'obstines à ne rien boire du tout?

-Parce que j'en ai pas envie.

-T'es tellement straight! As-tu déjà bu une bière, ou un verre de vin? C'est un des plaisirs de la vie.


Il me regarde, longtemps, puis se penche vers la table. Sa voix devient si grave que je dois tendre vers sa bouche.

-Je suis le gars le moins straight que t'as rencontré de toute ta petite vie.

Je me recule sur mon dossier, bras croisés, l'air bien peu impressionnée.

Il balaie la salle des yeux avant de revenir fixer regard sur moi.

-Quand j'avais ton âge, j'ai suivi ma blonde dans le Nord, dans un petit village d'à peu près cent cinquante habitants. Je connaissais personne. Tous mes amis se trouvaient à trois cent kilomètres de distance. C'était l'hiver. Y'avait ni cinéma, ni club, ni rien. Le jour, j'étudiais. Le soir, j'étais doorman dans un club de danseuses. On me payait pour sacrer des volées au monde, et je finissais tous mes shifts à vider des bouteilles de Jack avec le proprio. Ma blonde m'a éventuellement crissé là.

Je rentrais chez-nous le soir, et y'avait rien à faire. Rien. C'était tellement plate que je me suis mis à vendre de la marijuana pour me distraire.

Je faisais l'allé-retour du village à Montréal à toutes les semaines, la valise pleine de pot, à rouler dans le tapis sans permis. Je vendais aux étudiants de mon programme qui osaient pas s'adresser aux motards. Ça me rapportait à peu près huit cent piasses par jour.

À un moment donné, j'ai cassé le nez à un gars qui m'avait pas payé, mais ce que je savais pas, c'est que ce gars-là avait des contacts dans les Hells. Ils sont venus cogner à ma porte pour me faire peur. Un gros gars, ben baraqué, m'a parlé à deux pouces du nez.

Il criait qu'il allait me peter les jambes. J'ai attendu qu'il se calme, pis j'lui ai dit "Ton gars, là, ça fait des semaines qu'il me doit de l'argent. Je l'ai averti trois fois avant de le passer au bat. Il la méritait, sa volée. À ma place, t'aurais fait la même câlice d'affaire."

Donc je lui ai dit ça, sans m'énerver, rien, et ça leur a plu. Ils ont commencé à m'appeler pour que je vienne les aider avec des petits coups. Je supervisais un groupe qui récoltait des champs de mari la nuit. Ils avaient besoin de quelqu'un d'imposant, avec une tête sur les épaules.

Après, j'ai accepté de devenir garde du corps. C'est aussi moi qu'ils envoyaient quand qu'y avait quelqu'un à taper. J'en ai cassé des gueules, si tu savais.

À peu près en même temps, j'ai commencé à faire pousser de l'herbe chez-nous. Les motards me laissaient tranquille, parce que je permettais à un de leur gars de vendre de la poudre au bar où je travaillais.

Ça avait ses avantages. À la job, quand je remarquais une fille cute mais que j'étais trop chaud pour aller lui parler, je demandais à leur gars de me suivre aux toilettes pour me r'niper avec un p'tit quart de gramme.

Mais j'ai fini par lâcher le bar de danseuses. Je voulais m'assagir, un peu. Je me suis fait engager par un gros riche, propriétaire d'une entreprise de machinerie lourde. J'étais le seul de ses employés qui savait à peu près comment toute marchait, et le boss m'aimait tellement qu'il m'a envoyé travailler sur un contrat d'un mois en Italie en me spécifiant que je devais lui ramener toutes les factures.

J'ai rien vu du pays. C'est à peine si je me souviens y être allé. Packeté raide sur le bar open. Savais-tu qu'une pute, ça peut te faire un bill?

À mon retour, les motards m'ont recontacté pour que j'esorte un de leur gars. Il devait transporter un gros montant pour une transaction avec un autre gars dans un bar. On m'avait donné un gun avec l'ordre de tirer sur le premier qui s'approchait trop près.

À partir de ce moment-là, c'est devenu trop intense pour moi. J'ai tout arrêté. Plus de vente, plus de coups, même plus d'alcool. J'ai commencé mon bac en ingénierie, je me suis mis à la course à pied, et ma blonde a accouché de mon fils.


Il s'est tu pour une gorgée d'eau, avec sa bonne mine, ses dents blanches et égales, son noeud de cravate et son veston de velours.

Les plaisirs de la vie que je lui ai dit.

Ce que je peux en dire, des niaiseries.

8 commentaires:

La bête a dit...

Wow!

Faut tellement pas juger par les apparences...

Bah, remarque, je vais continuer à le faire jusqu'à ce qu'on me prouve que j'ai tord. Comme toi finalement!

Ouaip. Les plaisirs de la vie...

Pierre-Luc a dit...

Cool histoire.

SoJi a dit...

J'aime Thomas XD

caroom a dit...

oupss, j'étais...

Lika a dit...

ouin ça fait changement de la gang du MIJ!où tu l'as connu ton thomas?

Critiqueuse a dit...

Ayoye hein! Ça fesse d'apprendre ça de quelqu'un que tu croyais un saint!

Je le comprends de se contenter d'eau! ; )

Sophia Mascara a dit...

J'hais ça quand le monde me ferme la yeule de même... c'est trop... trop... MALADE! O_O

La Shirley a dit...

L'habit ne fait pas le moine en estik à part de ça !!!
J'ai malheureusement du faire ce genre de sermon à des chums su'l'party qui ne comprennaient pas ma non-consomation.
Lire ici, j'ai exagéré et j'en ai pu besoin.merci.