4 mai 2008

Courte nouvelle

Quelle femme!

Elle mange. Elle se fiche que tu l'observes. Elle est naturelle. Elle n'a pas daigné jeter un regard vers toi, vers ton corps svelte et ferme, tes yeux rieurs ou ton sourire charmant. Elle mange. Elle n'est ni vulgaire, ni précipitée, mais c'est une bonne vivante. Elle te plaît parce qu'elle te résiste. Elle te plaît parce qu'elle n'est rien d'autre qu'elle-même. Elle mange et tu la dévores du regard. Tu t'empourpres, seul. Tu détournes les yeux. Sa bouche est gonflée, rouge et juteuse. Tu t'imagines mille-et-un scénarios. Tu souris, et tes yeux la rejoignent encore, s'attardant à ses chevilles fines croisées sous la table.

Elle semble pensive, la belle inconnue. Tu es pensif. Pensif et un peu honteux. Elle te rejette, pire, t'ignore, et tu la conquiers en fantasmes illusoires. Tu n'es pas digne.

Tu retires le journal plié, placé sous ton assiette, et mimes de t'y intéresser. C'est tellement gros et stéréotypé. Tu es ridicule, mais qu'importe; au moins, avec ton journal, tu peux te cacher et l'observer à ton aise. Comme un voyeur.

Voilà qu'elle frissonne. N'a-t-elle pas un mari pour couvrir ses épaules de visons, de perles et de baisers? Un mari pour se prendre un amant. Un mari pour être naïf et bon payeur. Mais à quoi bon un mari quand tout ce dont une femme a besoin, au fond, est d'un peu de chaleur masculine? Que penserait-il de la voir ainsi, belle et seule, s'offrant généreusement aux yeux des hommes?

Oh, tu la prendrais volontiers comme maîtresse si tu étais marié. Mais voilà, tu ne l'es pas. Libre comme l'air. Translucide comme l'air, aussi. Dans son œil à elle. Elle est haute perchée, à peine atteignable. Tu adores cela.

Elle se lève, cueille le long châle pendu à sa chaise, et se dirige vers la salle de bain. Elle est grande, plus grande que tu ne l'aurais cru. Elle se déhanche légèrement, juste assez pour que tu le remarques. Elle joue avec toi. Tu voudrais bien jouer avec elle.

Elle se dirige vers la salle de bain. Tu l'imagines hésitant un instant, puis opter pour la porte bleue, mystérieuse, excitante. Elle t'invite à sa suite. Tu lui laisses quelques instants d'attente, savourant le désir bouillonnant au creux de ton estomac, mais bien vite, tu te lèves avant qu'un autre loup ne s'invite à ta place. Tu es l'alpha. Ils peuvent bien se lécher les pattes, c'est toi qui mènes.

Mais voilà, elle n'a pas hésité, en fait. Elle a préféré la porte rose, comme c'est ennuyeux.

En attendant son retour, tu fixes cet obstacle de bois, cette barrière qui te sépare d'elle. Elle est d'une agréable couleur, cette porte. Un joli rose, rappelant une femme, une femme à la peau très délicate qu'un homme habile aurait fait rougir. Un rose carné, très tendre, comme l'intérieur d'un poignet, d'un cou ou d'une cuisse. Te revoilà à rêvasser. Tu ris silencieusement, prends une gorgée de café. Il est froid.

Elle passe le seuil, son chic tailleur parfaitement ajusté. Elle trottine près de toi. Flotte dans l'air un parfum suave aux notes boisées. C'est la bouteille que tu lui as offert pour votre anniversaire. Elle prend son sac, sourit, et te demande si tu es maintenant prêt à retourner à la maison. Quelle femme!

5 commentaires:

Silke a dit...

Génial Clau, j'aime vraiment lire tes nouvelles!
Tes chansons, aussi. j'ai vraiment envie de jouer du ukulele. Mettre tes paroles en chanson? ca serait entertaining... On fais un band, comme flight of the concords, pis on essaie de percer en Nouvelle-Zélande... Oh ouais! XD

Nayrus a dit...

HAHAHAHAHA
Flight of the poupounes

j'adore.

patapon a dit...

c pas assez ou trop
moins de fioriture et plus de cohésion, écrire pour ce faire plaisir c'est bien écrire pour les autres c est autre chose

Nayrus a dit...

L'écriture est un procédé purement égoiste. La preuve ultime réside dans le principe même d'écrire. Il n'y a pas d'écrits sans lecteur. Le texte prend vie dans l'oeil de l'autre, ou sombre dans l'oubli. Le fait même d'écrire est intimement relié à soi, à son expérience, à son passage sur cette planète. C'est le désir de s'attirer de la sympathie, du respect, ou simplement susciter un intérêt pour une histoire réfléchie, qui est directement reliée à notre petite personne.

Et par rapport à ma nouvelle, c'est que tu ne l'as pas bien comprise. Chaque élément était cohérent, pensé, analysé, évalué. Chaque mot était pesé. Tu ne l'as pas bien comprise, voilà tout.

Pinocchio a dit...

Parce que cette nouvelle c'est du béton. Vraiment très mignon ce texte!

Bravo.