25 novembre 2008

La réponse de la mère

J'ai envoyé le texte de mon billet précédent à ma mère, à qui je n'ai pas parlé depuis plusieurs années.

Elle n'a rien saisi. Elle ne comprenait pas en quoi le texte la concernait. Elle m'a envoyé une réponse sans queue ni tête, me parlant de la pluie et du beau temps et d'un rendez-vous chez l'orthodontiste qu'elle aurait pris pour moi (?).

Sa réponse fut tout de suite suivie par un autre email que voici.

voyons ne te sent pas insulté tu es mon chef doeuvres je retourne a la maison maintenant ...je taime tres fort meme si tu timagine plein de choses pour te faire de la peine moi jai toujours fais de mon mieux pour toutes la famille tu sais je nes jamais eue personnes pour maider dans la vie jai toujours voulue une grande famille unies javais tellement des idéaux je voulais que personne ne manque de rien jai travailler tres fort toute ma vie pour les enfants pour les etudes pour garder une bonne relation avec tous sans jamais rien exiger de qui que ce sois tu comprendras surement plus tard j en sais rien ............jai jamais eue beaucoup damour ni dencouragement ...........je taime tu es toute ma raison de vivre toi et ta petite soeur et ton petit frere vous etes tous ce que jai dans la vie................un jour nous serons tous ensembles dans notre maison et mes enfants aurons chacun leurs chambres avec son noms sur la porte ....et nous serons en securite enfin notre chez nous a nous et mes enfants ne manquerons plus de rien et enfin je serais en paix dans mon coeur...je pense a ca tous les jours ....tous les jours...et je narreterais jamais de me battre de travailler de postuler detudier de me battre pour que mes enfants ne manques de rien je suis tellement habituer de me faire critiquer pour rien qu il n y a plus rien qui me fais rien ....xxxxx de ta maman pour la vie

Ma mère a perdu tout rapport avec la réalité à 19 ans, le jour où elle est tombée enceinte d'un homme de treize ans son aîné.

Elle avait quitté la maison très jeune, et s'était loué un petit appartement qu'elle avait décoré toute seule. Elle économisait pour une voiture, pour ne plus avoir à prendre le bus. Elle était serveuse. Son travail payait bien, les clients venaient de loin pour la voir. C'est qu'elle était belle, très belle. Grande et élancée, forte de caractère et de courbes.

C'était une perle dont la mère avait à peine eu le temps de s'occuper.

Et elle parlait fort, elle riait à tout propos. Les hommes la désiraient ardemment, et elle était ravie de toute cette attention. Dans leurs regards, elle voyait l'amour de son père absent.

Mon propre père passait souvent la voir après le travail. Il était plus vieux qu'elle. Brun et costaud, il dégageait une assurance irrésistible.

Il lui apportait des bouquets de fleurs sauvages, et certains soirs d'été, il lui glissait un lys derrière l'oreille en murmurant qu'elle était belle.

Lorsqu'elle est tombée enceinte, elle ne lui a rien dit. Elle était persuadée qu'il la trompait, ce qui était sans doute vrai. Du jour au lendemain, elle a rompu tout contact et s'est isolée avec son secret.

Elle a vécu sa grossesse seule et a accouché seule. Pour que je ne manque de rien, elle a vendu tout ce qu'elle possédait de dispendieux, y compris sa petite voiture. Un an après ma naissance, ses économies complètement à sec et personne vers qui se tourner, elle a finalement décidé de me présenter à cet homme qu'elle n'avait pas revu depuis presque deux ans.

Il me reste des photos, des photos de ma première rencontre avec mon père. J'en avais les joues roses de baisers. Il m'avait aimée au premier regard. J'étais comme lui, toute comme lui.

Mais il n'avait ni le temps, ni les moyens d'entretenir une petite famille. C'était si soudain, si inattendu. Qui plus est, depuis la disparition subite de ma mère, il avait connu une autre femme avec qui il entretenait une relation stable depuis quelques mois.

Il a pourtant choisi de prendre ses responsabilités. Il a rompu avec sa compagne pour prendre sous son aile cette gamine et son bébé sortis de nulle part. Ils ont emménagés tous ensemble, et il a bûché pour trouver un travail plus payant.

Et pendant qu'il travaillait loin dans la province, ma mère restait seule à la maison. Je me rappelle certains soirs où, d'un geste las, elle me passait le combiné immense du téléphone, et où la voix de mon père me disait que je devais être patiente, que dans sept dodos, il serait avec moi.

Et ma mère ne sortait jamais, elle s'occupait comme elle le pouvait en se disant qu'un jour, un jour elle aurait une grande cours, et un jardin, et une belle maison pour tous ses enfants, et que mon père allait l'épouser, et qu'elle vivrait heureuse jusqu'à la fin de ses jours.

Sa jeunesse a passé, son corps a vieilli, mais elle, elle est restée figée à 19 ans, accrochée à une naïveté qui l'avait tranquillement aveuglée pendant de longues années de solitude.

Elle n'en est jamais revenue.

Lorsqu'en grandissant, j'ai eu besoin de lui parler, j'ai vite compris qu'il n'y avait aucune communication possible entre nous. À défaut d'une mère, je me suis mise à rechercher la compagnie d'amis plus âgés.

Elle m'a laissée affronter la vie toute seule et pour ça, je l'ai haïe et la hais encore.

Et aujourd'hui, à vingt ans, lorsque je me regarde dans un miroir, je vois ses longues boucles brunes et ses lèvres carmines, je vois le trentenaire dont je suis amoureuse et mon travail de serveuse.

Peut-être qu'au fond, je cherche à revivre sa vie et réussir partout où elle a échoué.

C'est ça.

Mon dieu.

6 commentaires:

Le Tapageur Silencieux a dit...

Très touchant.

Stephane a dit...

J'aimerais bien ne pas me retrouver dans ce texte, parce que trop féminin, mais ce n'est pas le cas.

Faut croire que le manque ne s'évacue jamais totalement...

sadly!

14y14 a dit...

c'est beau et triste. Un petit chef-d'oeuvre de blog!

Onirique a dit...

Je seconde. C'est rare que l'on peut voir ce coté un peu fragile de toi. Superbe.

CoCo a dit...

Mon texte coup de coeur de la semaine!!:)hihihi:)

seij a dit...

tjrs aussi poétique ^^