20 février 2009

L'homme cassonade - 9e partie

La semaine ne passait jamais assez vite. Nuit après nuit, je faisais les cent tours dans mon lit, et en classe, je rêvassais en gribouillant des bonhommes à grosses mâchoires carrées.

Lorsque vendredi arriva enfin, je l'attendais, coquette, nerveuse, assise dans ma robe et mes escarpins devant un écran télé que je ne voyais pas. J'égrenais chaque minute de retard. Puis il arriva, et la sonnette du hall me gava d'adrénaline.

-Bonsoir!

Frais sorti de la douche, les cheveux encore humides sous sa tuque floconneuse, il m'embrassa les joues; sa bouche rose et pulpeuse contrastait avec le piquant de sa barbe foncée.

La petite tendresse au fond de ses yeux m'encourageait à lui sauter aux lèvres, mais c'était défendu, c'était interdit.

Je savais pourtant que je n'arriverais pas à tenir encore bien longtemps.

Troisième ou quatrième quart de travail, je fis mon entrée au club en gambadant et en saluant tout le monde d'une voix de petit oiseau. Il me suivit de quelques minutes après avoir écrasé son mégot et mâché quelques Clorets, la bonne vieille marque de gomme straight et sans flaflas aimée des vrais hommes.

Après avoir échangé poignées de mains avec les patrons et bises de politesse avec la patronne, il se mit rapidement au travail. Fidèle à ses plans de match, ses techniques pour chaque chose, il maximisa son efficacité en positionnant de manière bien précise verres et bouteilles.

Et moi, je le regardais avec de grands yeux doux, et les patrons firent d'immenses détours pour me tapoter les épaules du doigt en me rappelant que moi aussi, j'étais au travail.

À chaque vendredi, je lui demandais de m'inventer des cocktails extraordinaires qui correspondraient très précisément à mes attentes et à mes goûts, goûts qu'il se devait bien évidemment de connaître. Et sous peine de morsures et coups de pieds, du jour de leur invention jusqu'à la fin des temps, il n'avait la permission de servir ses créations à personne d'autre que ma délicate personne.

Il prenait toujours un bon moment pour choisir ses ingrédients, comme un artiste, comme un créatif. Il humait les goulots pour s'imprégner de l'arôme des liqueurs, se pianotait les lèvres à la recherche de l'agencement parfait des saveurs, de l'équilibre du sucré et de l'acide, du fruité et du laiteux.

Il jetait sur la glace une touche de ceci, un soupçon de cela, il jonglait avec les bouteilles et les quantités pour arriver à un résultat final qui m'éblouissait les papilles, et ce même à faire ma difficile.

Et lorsque j'étais gentille, il ajoutait une cerise au fond du verre.

Ce qu'il ne savait par contre pas, c'est que je prenais bien note de ses ingrédients et de ses techniques, et en son absence, lorsqu'on se risquait à me confier le bar, je l'imitais de mon mieux en servant ses créations à mes clients.

Le comptoir était détrempé, j'avais éclaboussé mon chemisier en me faisant aller le shaker, il y avait de l'alcool dans le lavabo à glaçons, mais pas de glaçons dans mon alcool, j'avais cherché mon tamis et oublié la rondelle de fruit, mais le cocktail, à ma grande surprise et à la plus grande surprise encore des clients désolés de mon incompétence, était sublime.

Mieux, on m'en recommandait.

Bref, lui, il ne pouvait les servir à d'autres sous peine de mort violente, mais moi, pas de problème.

Ce soir-là, à moitié ivre d'alcool et d'amour, je préparais les commandes qu'on me passait en prenant bien soin de lui demander de m'aider avec les bouteilles qui étaient trop hautes pour mon menu mètre soixante-treize.

Vu la bienheureuse pauvreté d'espace derrière le bar, et vu, aussi, que je restais bien plantée sous les tablettes à pointer les bouteilles convoitées, il était contraint de se glisser derrière moi, d'appuyer son torse contre mon dos, son menton contre le sommet de mon crâne, pour me venir en aide de sa bonne taille.

En prévision de ces moments de tiédeur délicieuse, du bout des orteils et du bout des doigts, je poussais moi-même les bouteilles au fond de l'armoire.

C'était le bon temps, le temps des mains qui s'effleurent, des tempes qui battent et des joues qui s'embrasent pour un rien. Nous nous en tenions toujours à de petits jeux sans grande malice, et que très peu répréhensibles.

Pourtant, cette soirée-là fut différente.

Alors que mon troisième cocktail de la soirée me glougloutait à l'estomac, j'essayais de me rendre utile en faisant une vérification d'inventaire.

Généreusement arquée vu la généreuse taille de mes talons, je comptais du doigt les têtes de bouteilles en stock au frigo. Entre mon fessier et le rebord du comptoir, il y avait à peine assez d'espace pour un bassin d'homme.

Grand Tendre, mine de rien, jugea que le moment était opportun pour passer d'un côté à l'autre du bar.

Il déposa ses mains sur mes hanches, et dans son déplacement, je sentis le relief de sa virilité contre mes fesses.

Le tout se déroula en une seconde à peine, on aurait même pu croire que ce n'était pas intentionnel.

Mais ce l'était.

Je me redressai dans une bouffée de chaleur.

Ce n'était pas la première fois qu'on partageait un moment dit intime. J'aimais bien jouer avec ses doigts sous divers prétextes, et lorsque je me plaignais de la lourdeur de mes seins, il me massait le dos à m'en faire couiner.

Mais cette fois-là, le jeu avait été plus loin qu'à l'habitude.

Il me regardait d'un petit air de défiance. Je saisis un cabaret et me sauvai vite fait.

Je crois que je n'ai jamais autant désiré quelqu'un que ce soir-là. D'une main, j'aurais débarrassé le bar de ses verres gênants, de l'autre, je l'aurais saisi par le col pour le forcer à s'étendre contre le bois, et je l'aurais chevauché juste là, comme ça, sans même prendre la peine de le déshabiller.

J'en pulsais.

Revenue au bar, je le vis occupé à servir plusieurs clients à la fois. Il remarqua néanmoins ma rougeoyante ma présence. Ses mains continuaient à saisir, à verser, à mélanger, mais ses yeux restaient accrochés aux miens.

Pas un mot ne fut prononcé entre minuit et trois heures du matin.

Puis sonna la fermeture du club.

De la cuisine, je lui fis un petit geste l'invitant à me suivre. Nous marchâmes en silence jusqu'à une pièce reculée, froide et mal éclairée.

Je m'adossai contre un mur, inclinai la tête vers la droite, et relevant mes mèches, je lui offris ma nuque dénudée.

-Embrasse-moi.

J'en tremblais d'anticipation.

À peine avait-il compris ma requête qu'il s'approcha, pencha un peu la tête, et posa son premier baiser derrière mon oreille, juste sous le lobe. Je le sentais là, contre moi, si proche, ses lèvres humides fouillant mon cou, m'embrassant doucement, tranquillement, jusqu'à rejoindre ma clavicule, mon point sensible.

-C'est suffisant.

Je le repoussai avant de complètement perdre la carte.

L'esprit bourdonnant, nous retournâmes à nos tâches en empruntant deux sorties différentes, mais ce ne fut qu'un bien triste stratagème puisque la patronne nous avait depuis longtemps devinés.

14 commentaires:

Isabelle a dit...

J'adore lire ces récits!..

La Shirley a dit...

Ça fait depuis Les Filles de Caleb que j'ai pas eu hâte à un autre épisode d'histoire comme ça.
Tu ecris bien Nayrus, vraiment tres bien.

Anonyme a dit...

Encore, encore!

~Nemesis

Frédérique a dit...

Je préférais la première version...

Isabelle a dit...

Oui, je suis d'accord avec Frédérique. Dommage pour ceux qui ne l'auront pas lu à temps!

Anonyme a dit...

je n'avait pas remarquer mais c'est vrai que le texte a été modifié :O

Anonyme a dit...

Je n'ai pas lu la première version. Qu'est-ce qu'il y avait de différent?

Karine

Snouck a dit...

De toute facon cest toujours aussi agreable de te lire!!

Onirique a dit...

Ouf, j'en ai eu la respiration coupée... que ces moments sont intenses et agréables!

Nayrus a dit...

Hey, je vous aime.

Ce sont vos commentaires qui me donnent le goût de continuer, même quand j'ai l'impression d'être un peu poche, un peu plate.

Merci.

Nayrus a dit...

@Karine: J'ai fait un billet après une conversation avec Grand Tendre concernant ce billet, ce qui m'a fait éditer mon texte en y rajoutant des éléments. Tu n'as donc rien manqué.

Anonyme a dit...

Je ne te connais pas, je viens de tomber sur ce blog et... wow!! Je suis accroc à te lire! J'adore! :-D

Anonyme a dit...

Vivement la suite Nayrus! Je suis suspendue à tes pianotements sur le clavier de ton ordinateur!

Karine

Si a dit...

haaaaaa je veux la suite !!!!!!! svp bien sur =D.