6 février 2009

Robert le niaiseux

Quatorze février.

Treize ans.

La cour était gelée à la grandeur. On enlevait les gants, les mitaines, les chapeaux et les foulards que nos mamans nous avaient fait enfiler de force avant de partir pour l'école, parce qu'être habillés chaudement l'hiver, c'était trop laid.

C'était une époque où j'étais entourée de plein d'indésirables par gentillesse.

C'est que je prenais en pitié tout ceux qui étaient rejetés par les autres. Ceux qui mangeaient tout seuls le midi. Ceux qui disaient préférer travailler en solitaires pour s'éviter l'humiliation de voir grimacer leurs partenaires imposés.

Et je me faisais toujours prendre au jeu. Je leur tendais la main une fois, et c'était fini, j'en avais pour l'année au complet à essayer de m'en débarrasser avec douceur.

Il s'appelait Robert. Il sacrait beaucoup pour montrer qu'il avait de la personnalité. Il était boudiné, bedonnant, avec l'arrière de la nuque rasé de près et un pain de cheveux blonds sur la tête.

On lui coupait les cheveux comme on taillait une haie de cèdre.

Je n'étais pas toujours gentille avec lui, mais je l'étais plus que les autres.

Le jour de la St-Valentin, en pleine bataille de boules de neige de p'tits ados vicieux qui aiment cacher des morceaux de glace dans leurs balles pour rire de celui qui va se faire ouvrir le front, Robert arrive un peu en retard, un peu essoufflé, avec un ziploc rempli de sucreries dans chaque main.

Sa maman l'avait aidé à séduire sa petite Valentine en lui préparant des biscuits Pillsburry en forme de coeur, et lui, il avait acheté des bonbons à la cannelle.

Tout décidé tout gonflé, il a traversé la cour en ignorant vaillamment la douzaine de projectiles qui lui visaient la tiédeur de la nuque, et lorsqu'il a finalement rejoint notre groupe, il est venu me voir pour me tendre timidement ses cadeaux.

"Tiens, c'est pour toi. Joyeuse St-Valentin, Clau."

J'étais bien contente, mais je n'ai pas compris la nature de son geste. Ce n'est pas que j'avais oublié que c'était la St-Valentin, mais par un lunatisme cruel, par une innocence maligne, je n'ai pas fait le lien entre ses tendres sentiments et ses présents. Je ne le voyais tout simplement pas comme un prétendant potable.

J'ai donc distribué mes bonbons et mes biscuits à tout le monde.

Plus tard en classe de géographie, alors qu'on travaillait tous en équipe à colorier des cartes, j'entends des chuchotements, des encouragements et des rires provenants du fond du local.

On était en train de pomper petit Robert à revenir me voir pour, cette fois, bien me faire comprendre sa requête.

D'un bond, il s'est finalement levé, petit colonel un peu blanc, un peu rouge, et planté bien droit devant mon pupitre, il m'a demandé:

"Claudia, veux-tu sortir avec moi?"

Et j'ai fait très attention à ce que j'allais lui répondre, parce que c'était très noble, très courageux de sa part de s'offrir à moi comme ça.

Je lui ai dit que j'étais navrée, que c'était désolant, que j'aurais voulu, que c'était gentil à lui, que j'appréciais beaucoup, mais que je ne pouvais pas, non.

Et c'est tout. Il est retourné s'asseoir sans un mot, tout le monde riait de Robert le niaiseux qui s'était levé pour demander une fille à sortir, et je sais très bien qu'au fond, ils l'avaient encouragé juste pour avoir le plaisir de l'humilier.

7 commentaires:

Gen a dit...

C'est triste :(

Mademoiselle Bis a dit...

Maudit que ça me manque pas, l'adolescence.

La bête a dit...

Classique (pour l'avoir vu et non vécu).

MaX DeB a dit...

Je pense que tous les gars, à un moment ou à un autre, on devient un Robert. À la St-Valentin, je pense que je vais lever mon verre à Robert.

Faut avoir des couilles pareil pour aller demander ça à une fille, peer pressure ou non.

La Shirley a dit...

Bande de pervers va !
C'est clair que ce move là et la conquête du monde c'est pareil !

Pierre-Luc a dit...

Je pense que tu as bien agi.

Avoir été plus chiante, tu l'aurais vraiment traumatisé à vie.

Va le chercher sur Facebook et demande lui à ton tour d'être avec lui pour la St-Val!

Nayrus a dit...

@Gen: Oui. Mais ça a rien de surprenant. L'école, c'est un milieu très dur. Aie la malchance d'être la cible des bandes de cools, et t'as l'estime personnelle scrappée à vie.

Plus c'est jeune, plus c'est cruel.

@Mlle Bis: Oh wow. T'es pas la seule. J'ai compté les jours qui me séparaient de mes 18 ans pendant... 6 ans?

@La Bête: Toutes les écoles avaient un Robert.

@Max DeB: Tout à fait. C'est exactement pour ça que j'ai essayé d'être la plus gentille possible dans mon refus. Y'avait de quoi le traumatiser comme il faut.

@La Shirley: Robert, Roi du monde. Difficile à s'imaginer autre chose que de l'apocalyptique. Y'aurait pas mal plus de hockey à la télé, ça c'est sûr.

@P-L: Oui, exactement. Merci.

Pour Facebook, j'vais laisser faire. Peut-être l'année prochaine.

hahahaha