23 avril 2009

La vengeance

Dans ma boîte courrier, Belle Lola, j'ai hâte de te revoir, et sur mon afficheur, un appel manqué.

Une, deux, trois sonneries, j'ai le téléphone à l'oreille, je fais les cent pas dans mon mètre carré de chambre à coucher.

Ça fait un mois, une semaine que je n'ai pas entendu le son de sa voix.

Mais ça va. Je suis plutôt calme.

-Aaallô?

-Salut.

Il s'étouffe.

-P'tite bouffée de travers?

-O-oui.


Je ris. Ça fait du bien de l'entendre, même tousser.

-Je retournais ton appel.

-Oui. Comment vas-tu?

-Bien. Très bien, même.


Communion fébrile entre nous, avec des silences heureux qui parlent plus fort que les mots.

Et je lui raconte la moitié de ma vie, tout ce qu'il a raté ce mois-ci, et il m'écoute en riant.

Puis il m'arrête.

-Pourquoi est-ce que tu viendrais pas continuer à me raconter tout ça ici?

-Hm, okay. Ça me va. Je suis là dans trois minutes.


Il est vingt-trois heures. Petit vent désagréable. Les rues sont vides. J'ai le foulard qui flotte, je ne pense pas à éviter les crevasses, les bosses et les trous, je ne fais que filer en me répétant encore et encore mes bonnes résolutions.

On ne couchera pas ensemble. Non. C'est fini. Ça mène nulle part. Il a fait son choix, et ce choix ce n'est pas moi.

On sera amis ou rien.

Amis ou rien.

Je monte son escalier le vélo au bras, et sur sa porte, il y a une note jaune.

Je suis parti prendre une douche à mon travail. Je reviens tout de suite. Installe-toi au salon, c'est la pièce la plus chaude de la maison.

Il est parti prendre une douche avant que j'arrive.

Ça commence bien mal.

Il m'avait avertie du bris de sa tuyauterie. Dans l'appartement, un bordel, une odeur de produits chimiques, et un vent froid qui balaie les pièces à travers les fenêtres toutes grandes ouvertes.

J'ouvre la porte menant au salon, referme bien derrière moi, puis m'arrête.

Je m'étais ennuyée de ce salon.

Les deux-cent cinquante boîtiers de CD empilés, les lattes qui craquent, la guitare sur son socle, les frisbees qui traînent, les vêtements de sport éparpillés, les mille manettes inutiles, et surtout, surtout le vieux divan de tissu, notre havre, notre hôte, notre nid.

Je m'y assoie. J'ai oublié comment allumer sa grosse télé. Ça m'étonne.

Je fixe la manette.

Qu'est-ce que je vais lui dire lorsqu'il va arriver?

J'entends éventuellement son pas lourd dans l'escalier. La porte grince, sa tête pointe à travers le verre, son visage s'illumine.

-Ah. T'es là!

Il vient à ma rencontre, tout sourire. Il est là, devant moi, et il m'ouvre ses bras. Je me lève, nous nous étreignons longtemps, il respire mes cheveux, je ferme les yeux, le nez dans le coton de son chandail.

-Je suis content de te voir, Lola.

-Moi aussi. Tu m'as manqué.


Il m'embrasse les joues doucement.

Ah, ses lèvres. Impossibles à oublier. Chaudes et charnues, et juste un peu piquantes contre le duvet de ma peau.

Je le laisse faire un temps. Petits baisers sur ma tempe, mon lobe, ma nuque, et ça fait tant de bien, c'est si tendre, mais je l'arrête, je le repousse.

-Écoute. Je veux plus qu'on soit amants. Je l'acceptais le temps que tu te places les idées, mais maintenant que tu as fait ton choix, je ne veux plus continuer. Ça mène nulle part pour moi. Je suis venue te voir en tant qu'amie, parce que je tiens à toi, mais ça s'arrête là.

Il me regarde longtemps. Mes mots sonnent faux, tout à coup.

-Je comprends.

Il s'assoie.

-C'est pas une décision facile. Je te désire toujours autant. Surtout en ce moment. Mais j'y ai pensé longtemps, et c'est la solution qui me semble la plus saine.

-Lola, je n'ai pas pris de décision.

-Mais oui.

-Non. C'est pour pouvoir mieux me concentrer que je t'ai demandé une pause. Je voulais être un peu seul pour avoir les idées plus claires.

-Arrête. Tu as jamais vraiment voulu la laisser. Si ça avait été le cas, t'aurais pris ta décision depuis longtemps.

-C'est pas aussi simple.

-Mais de toute manière, ça change rien à la mienne. Tant et aussi longtemps que tu seras pas branché, je préfère qu'on ne se touche plus.


Il ne dit rien.

-T'es déçu?

-Un peu, mais je suis surtout surpris. Ça m'étonne que tu réagisses comme ça. J'essayais pas de t'amener au sexe. J'étais content de te voir, j'avais le goût de t'embrasser, et c'est tout.


Il se déplace, étend ses jambes sur les coussins, le dos appuyé contre le bras du divan.

Je m'assoie un peu plus loin.

Petit malaise. Nous changeons de sujet.

Il me raconte sa tuyauterie, son frisbee, ses amis, je lui réponds avec mon père, le gym et mes écrits.

-Veux-tu venir t'asseoir contre moi?

-Hm hm.


Je me couche le dos contre son torse, ma tête contre son cou, et je repars mon récit où je l'avais laissé. Il me pose des questions, il rit, il me hume doucement, et c'est jouer avec le feu, mais je suis bien comme ça, contre lui.

-Lola, ça a fait du bien de ne pas te voir ce mois-ci. Ça m'a permis de m'ennuyer.

-Oui.

-Je rêvais souvent à toi.

-Et moi, j'écrivais de la littérature érotique, et t'étais mon personnage principal.

-Va falloir que je lise ça.

-J'ai rien fini. J'étais fâchée contre toi.


Je me retourne, nos ventres se touchent.

-Tu m'as abandonnée.

-Pardon?

-Oui. Tu m'as dit qu' "après y avoir longuement pensé", tu croyais que "ce serait préférable si on arrêtait de se voir pendant plusieurs mois".

-Plusieurs, c'est un peu exagéré.

-J'ai ri, je t'ai dit que j'y croyais pas, et ça a baissé à "quelques", puis à "un" mois, mais t'as tout de même pensé, pendant un temps, à ne plus me voir du tout, parce qu'on s'entend pour dire qu'après trois ou quatre mois, la vie continue, les idées changent, et on passe à autre chose sans trop de regrets.

-Tu m'as manqué, Lola.

-Ah oui? Ça a pas paru. Tu m'as écrit trois fois dans tout le mois.

-Je sais. Je voulais te laisser tranquille. Je savais que t'étais triste, et t'écrire à tous les jours t'aurait pas aidée.

-Hm. Qu'est-ce que c'est que ça? T'as un double menton, maintenant?

-Non.

-Oui! Tu commences à avoir un double menton! Tu te fais vieux, on dirait.

-C'est la position, je suis tout écrasé.

-Moi je pense que c'est plus parce que t'as mangé des beignes et des gros steaks avant d'aller te coucher.


Quel gigantesque mensonge. Il a pas pris de poids, il en a perdu. Il est svelte, large et musclé, et son corps est au summum de tous mes critères de beauté.

Ça me fait juste du bien de lui inventer des défauts.

-J'avais perdu du poids, mais je pense que je l'ai repris.

-Oh, oui. J'vais devoir surveiller ce que tu manges. Et est-ce que tu t'es fait couper les cheveux, aussi?


Content, il tourne la tête de gauche à droite pour bien me montrer sa coupe.

-Oui. Ça te plaît?

-Non.

-Ah.

-C'est pas affreux, mais c'était mieux avant.


Je le regarde avec mon petit air suffisant. Je me venge malignement.

Il est juste là, à quelques centimètres de mon visage, et ses yeux qui tremblent sont rivés à ma bouche.

-Viens m'embrasser.

C'est jouer avec le feu encore plus fort, mais tant pis, je vais l'allumer bien comme il faut, puis je vais me retirer, je vais le laisser là, pantois, en lui souhaitant de passer une bien bonne nuit.

Ça lui apprendra, tiens.

Mais mes doigts eurent tôt fait de débouler sur une grosse tête enflée, étouffée et palpitante, et c'en fut vite fini de ma vengeance et de mes bonnes résolutions.