23 avril 2009

L'héroïne

Je m'étais réveillée aux aurores, les yeux ronds comme des billes.

Il faisait trop chaud dans ma chambre ensommeillée. J'ai ouvert ma fenêtre, et l'air sentait bon, le ciel était bleu, et il y avait des oiseaux qui papotaient en prenant leur bain.

J'ai respiré un bon coup, et je me suis dit que ce serait une belle journée pour partir à l'aventure.

Quelques sandwichs plus tard, j'enfourchais ma bicyclette en quête d'anecdotes épiques.

Vers onze heures, j'avais juste réussi à trouver le paysage beau et à me casser la gueule dans une fruiterie.

Je descends St-Laurent en sens inverse du sens unique, comme une irresponsable. Au moment où je croise Des Pins, je vois un vieil homme qui piétine au milieu de l'intersection, qui hésite, qui marmonne, qui ne réagit pas aux coups de klaxon d'une longue file de connards en voiture.

En plein mon genre de situation!

N'ayez crainte, vieux monsieur confus, j'arrive.

Je demande à un passant de surveiller ma bicyclette, et je brandis ma paume héroïque en direction du trafic. Je saisis le monsieur par l'épaule pour l'amener en sûreté sur le trottoir.

Les voitures se remettent à circuler. Je demande au vieillard ce qu'il fait là, où est-ce qu'il allait, où est-ce qu'il réside, mais rien à faire, il ne parle ni français, ni anglais, ni espagnol baragouiné.

Il porte un tailleur bien propre, des souliers bien cirés, ses cheveux épais sont sagement peignés sur le côté, mais ses yeux bleus sont perdus. Il s'agrippe à un sac de plastique, et il tente de s'en aller de son petit pas brisé.

Il ne reste qu'une solution: appeler la police.

J'aime beaucoup appeler la police.

Combiné à l'oreille, j'explique la situation clairement, au mieux de ma bonne diction, de mes talents de conteuse, mais on me fait répéter une dizaine de fois les mêmes détails pourtant très clairs, on me parle avec le ton d'une machine.

-Non non, il va très bien, il n'a pas de maux physiques, il est juste confus et erratique. Il se tenait au milieu de la rue, c'est dangereux pour sa sécurité. Oui, il est conscient. Non, il a pas de fracture. Non, pas de lésion non plus. Ben non, il a pas de blessure ouverte!


On me dit finalement qu'on va me transférer aux ambulanciers. Et je dois tout leur réexpliquer.

-Restez sur place madame, on va envoyer une ambulance.

Je retourne chercher ma bicyclette sans lâcher le monsieur des yeux.

Quelques minutes plus tard, je vois un grand camion rouge, avec échelle et gyrophares, rouler lentement. À l'intérieur, des pompiers pointent du doigt mon monsieur qui n'a pas eu le temps d'aller bien loin.

Faut croire qu'un cas de sénilité n'était pas assez grave pour des ambulanciers, alors autant envoyer les pompiers qui jouaient aux cartes dans leur caserne.

Ils descendent du camion en bloquant la rue au complet.

Quatre gros bonhommes jaunes encerclent le vieux qui fige sur place en poussant de petits cris apeurés.

Et là, je réalise un peu tard que je venais peut-être de faire une grosse connerie, parce que si le vieillard ne parle ni français, ni anglais, c'est peut-être qu'il vient d'ailleurs, et qu'il est ici illégalement.

Ou pire, un membre de sa famille l'a fait venir au pays, mais puisqu'il est lui-même immigrant illégal, il ne pourra pas venir le réclamer aux autorités, et le vieux monsieur, tout seul, va se faire renvoyer dans son pays sans rien comprendre à ce qui lui arrive.

Je me suis dit que je n'étais pas une héroïne, finalement.

Juste une fille avec un grand nez.

5 commentaires:

Philippe-A a dit...

C'est sans doute moins grave que tu t'imagines...

mais il n'y a pas de pire feeling que de se rendre compte qu'on a fait une grosse connerie alors qu'on voulait bien faire.

Que ça ne t'empêche jamais de tendre la main dans le futur. Je préfère faire une erreur de bonne foi, aussi grave soit-elle, que d'être coupable de complicité en baissant les yeux.

Buko a dit...

Très bon texte! Très belle chute. Mieux que d'habitude, à mon humble avis! Mais c'est probablement une question de goûts :)

Julain Poulien a dit...

@Buko: Toi tu sais vraiment comment t'y prendre pour faire un compliment tout en demeurant 100% insultant.

Bravo champion! *click click*

Buko a dit...

Hmm, c'était pas mon intention du tout, je n'ai que de bons mots à dire à propos de ce blog... Et c'est toujours ça que je laisse, aussi, alors j'ai dû mal m'exprimer. Je reprends:

Très bon texte! Très belle chute. ENCORE mieux que d'habitude, à mon humble avis! Mais c'est probablement une question de goûts, si c'est celui-ci que j'ai préféré :)

Ouf, j'voulais pas vexer personne :(

lhiverakhartoum a dit...

C'est chouette ça une chambre ensommeillée! Il manque de sommeil dans la mienne justement!