1 juin 2009

L'homme cassonade - 11e partie

Juin 2008

Il m'avait dit d'attendre, de ne pas aller trop vite.

Il ne voulait pas lui faire mal. Elle devait partir bien loin pour un stage d'un an. Il profiterait du deuil de distance qu'elle avait pris des mois à préparer pour lui annoncer qu'elle et lui, c'était fini.

Une pierre, deux coups. Il serait bien cruel de ne pas ménager une fille qui a été si bonne pour lui.

Alors j'ai attendu, mais voilà, il ne l'a pas laissée, finalement.

Ils ont bien abordé le sujet, mais elle pleurait, la pauvre, et plus elle pleurait, plus il doutait. Au final, ils se sont entendus pour ne prendre qu'une pause. Il aurait bien le temps, en un an, d'y penser, et de toute manière, qu'il la quitte ou non, elle ne serait pas là.

"Je vais fréquenter une fille" qu'il lui a dit. "Okay" qu'elle lui a répondu.

N'importe quoi pour garder son homme.

Puis elle a rassemblé ses effets personnels et elle est déménagée à des centaines de kilomètres de lui. Je ne peux même pas imaginer l'état mental dans lequel elle devait se trouver, à ce moment.

Mais moi, je l'avais prévenu.

"Si tu ne la laisses pas, notre relation se termine là. Je ne veux plus, je ne peux plus. Tu m'as dit que tu le ferais, alors fais-le."

Un an. Un an qu'on se fréquentait en secret. Un an à vivre dans une grande détresse ponctuée de petites joies, à le voir me donner rendez-vous pour lécher de la crème glacée ou m'embrasser en cachette sur une nappe carottée, puis me quitter pour retourner, un peu de reculons, remplir son bord de lit auprès de sa légitime.

Tous les jours, le matin, le midi, le soir, la nuit, dans le métro, dans mes cahiers, dans ma poésie, il était là à être beau, et moi, je n'en dormais plus.

"Alors? Qu'est-ce qui se passe? L'as-tu laissée?"

Des silences, des silences, et puis finalement, le "Non" qui fait mal, le "Non" auquel on s'attendait, au fond.

Crise monumentale. J'ai pleuré, j'ai pleuré, plusieurs jours ont passé, je me suis endurcie. C'était fini, que je me suis dit. Fini ses yeux, fini ses lèvres, fini ses mains, fini, fini, fini.

Mais puisque qu'à chaque vendredi, il était barman, et moi serveuse, j'étais bien obligée de continuer à le voir.

J'avais donc un plan.

Fini son odeur de savon.

Je m'étais longuement raisonnée.

Fini son front rond, dur et chaud sous les lèvres.

"Sois forte, ignore-le bien, fais comme s'il était n'importe qui d'autre que lui"

Fini ses petits gémirs qui me font vibrer la langue.

Ce soir-là, il était arrivé longtemps avant moi, chose qui n'arrivait jamais, jamais. Je l'ai salué comme un étranger, puis ai filé me changer.

Fini, fini, fini...

J'avais décidé de porter un gilet de laine rose, avec un large col me dénudant les épaules.

Qu'il voie ma nuque, où il venait jadis humer ma peau. Qu'il se rappelle du jasmin au creux de mon cou, ou de ses baisers de ma bouche à ma joue au lobe de ma petite oreille pointue.

Qu'il s'ennuie, qu'il doute, qu'il regrette, oui.

Lui qui est habituellement d'une rigueur et d'un professionnalisme qui n'entendent pas à rire, a passé la soirée à faire des aller-retours derrière son comptoir pour venir me raconter ceci ou cela. Attentionné comme pas un, il me préparait des cocktails, me souriait gentiment, et où que j'aille, il me suivait de ses yeux doux.

Bien évidemment, j'ai fini par craquer.

"Vois-tu comme c'est facile, comme on a du plaisir, toi et moi? Qu'est-ce que tu fais, à tout gâcher? Je te donne une dernière semaine pour la laisser."

Et une semaine plus tard, il me mentait pour continuer à me voir.

"Alors ça y est? On est ensemble pour vrai?"

Il m'a prise dans ses bras. Serrée bien fort entre ses biceps, j'ai fermé les yeux, mais quelque chose clochait.

Il n'avait pas changé.

Rien n'avait changé, en fait.

Toujours le même malaise latent.

Sur nous, de lourds yeux de femme qui ne cillent jamais.

Puisqu'il est d'un naturel peu loquace, moi, je parlais pour deux, et tout allait pour le mieux sauf lorsque, perplexe, je pointais un objet précieux en lui demandant "elle est partie sans amener ça?".

Généralement, plutôt que de me mentir, il s'abstenait de commentaire, ou me répondait d'un haussement d'épaules.

Et lorsque j'insistais, il me disait "elle est partie rapidement" ou "elle ne pouvait pas tout prendre", ce qui n'était pas tout à fait mentir, au fond.

L'ambiance malaisée qui s'en suivait me dissuada rapidement de continuer à douter à voix haute. Le sujet devint tabou. Je préférais continuer à faire semblant.

Un jour, j'ai appelé chez-lui, c'était une bien belle soirée d'été, j'étais habillée jolie jolie parce qu'en tant que son amoureuse, je voulais l'inviter à sortir manger, mais après trois sonneries, c'est elle qui m'a tirée de ma rêverie.

Sur le coup, j'ai cru m'être trompé de numéro. Je me suis excusée, et j'ai raccroché. Cinquante nouveaux sous, deuxième essai, on se répète le numéro, on enfonce les touches lentement, mais ce n'est pas possible, c'est encore elle qui répond.

- Ah! Est-ce que j'appelle bien chez...

- Oui. Mais il est occupé, là. Il va pas venir te parler.

- Euh. Est-ce que je peux savoir à qui est-ce que je parle?

- À Marie.

- Et pourquoi est-ce que tu réponds à son téléphone?

- De quoi? C'est mon appart. C'est mon téléphone.

- Je veux lui parler. Passe-moi le.

- Il est occupé, que j'tai dis.

- Attends. Attends. Écoute. Il m'a dit. Il m'a dit qu'il t'avait laissé. On se fréquente, maintenant.

- Et est-ce qu'il t'a dit qu'il t'aimait?

- ...

- Ben c'est ça.


Et elle a raccroché.

- M'aimerais-tu si j'étais plus grande que toi?

- Oui.

- M'aimerais-tu si j'avais juste un pied?

- Oui.

- M'aimerais-tu si j'avais un oeil croche?

- Mais oui.

- Vraiment?

- Oui. Parce que... je t'aime tout court, Lola.

- Oui?

- Oui.

- Sers-moi fort.


Oui, il m'a dit qu'il m'aimait.

Mais les mots ne me sont pas venus, parce que même dans mon humiliation la plus totale, j'ai voulu le protéger, j'ai voulu lui éviter des ennuis.

Il va pas venir. Il va pas venir te parler. Est-ce qu'il t'a dit qu'il t'aimait? C'est mon appart. Est-ce qu'il t'a dit qu'il t'aimait? Il va pas venir te parler.

Veuillez raccrocher et composer de nouveau. S'il-vous-plaît, raccrochez.

Le combiné pend au bout de son câble. Je ne l'ai pas posé sur son socle parce qu'à quoi bon. Je fixe rien du tout avec les cheveux collés aux lèvres et les cils collés aux cils. Sous mon joli chemisier, celui qui s'agence à ma jupe qui s'agence à mon ombre à paupières, il y a le soutien gorge de dentelle qu'on a acheté ensemble, et juste en dessous de celui-ci, il y a mon coeur qui ne bat plus que tranquillement, tranquillement.

20 commentaires:

brem a dit...

La vie est une salope...

SAndrine a dit...

Pas de mots.
ARK-E.

Christine a dit...

Mais c'est qu'il doit faire des choix Grand Tendre... Si il t'aime, il reviendra. Si ce n'est pas déjà fait: laisse-le.

Anonyme a dit...

C'est la plus belle des histoires tristes.

Marie a dit...

Et en dessous, mon coeur qui ne bat plus que tranquillement...wow! C'est très beau!

shnoukys a dit...

Une seule envie de faire un gros câlin....

Vicketteu a dit...

Grand tendre mérite de perdre son affectueux surnom...

Prune a dit...

Tu es seul maître de ton bonheur, la pire chose à faire est de remettre ce pouvoir dans les mains de quelqu'un d'autre que toi!

La Shirley a dit...

La vie et ses entourloupettes qui vous immunisent contre l'amour à force de grandes tristesses ...pfff ...c'est d'un laid !!!!Je souhaite que tu aies des amis avec des épaules réconfortantes et habiles dans la distributions de kleenexs.Sinon, je te fais un gros serrage fort fort dans mes grands bras en fibre optique.
Reste que tu es la Reine de la description paradoxale: mélanger la joie et la tristesse aussi bien, y'a que toi qui maitrise de la sorte !
Bizous

Nayrus a dit...

Merci pour vos bons mots. :)

Juste une petite précision... Ce que j'ai raconté dans ce billet s'est déroulé en juin de l'an passé, soit il y a un an.

La situation n'a pas beaucoup évolué depuis, mais elle est à quelques jours de revenir, maintenant.

Nayrus a dit...

Elle étant, bien sûr, sa copine.

Stella a dit...

Un conseil qu'on m'a déjà donné...
Sors, soûle ton corps, fais toi de nouveau amis(es), danser jusqu'à ce que tu ne sentes plus tes jambes...Et oublie le. On dirait vraiment un cas désespéré...

Silke a dit...

Conseil a tout le monde; arretez donc de donner des conseils, ils sont pas pentoute accurate.

Btw, il etait bien shoote celui-la.

Mathieu a dit...

YOU GOT THE ADVICE RING!

ACC: +66%
HP: -20%
LUCK: -20%

DESC: A RING THAT ENHANCE YOUR ACCURACY BUT SHORTEN YOUR LIFE.


Cool, je suis maintenant équippé pour donner de bons conseils.

Merci Silke pour cette épiphanie ;-)

Silke a dit...

Hahahaha Mathieu, t'es niaiseu :D

martinville a dit...

joliment racontée cette histoire de dépendance affective, il n'a pas choisi la plus talentueuse c"est certain :)

Ann a dit...

"He's just not that into you."

"Elles, elles sont quatre-vingt-huit. Toi, tu es infini." a dit...

«Sur nous, de lourds yeux de femme qui ne cillent jamais».

Beau.

mllecat a dit...

Wow!
tu élève la souffrance et le chagrin amoureux à un tout autre niveau...
C'est tellement, mais tellement beau!

Luft a dit...

C'est tellement bien écrit ! C'est beau beau beau, vraiment contente d'être tombée ici <3 j'ai plein de belles images dans la tête à présent