7 juin 2009

Momo

Encore cinq bonnes minutes avant que le train ne quitte la gare, mais ce doit être bien coûteux de faire ajuster une si grande horloge, alors autant courir tout de suite.

Dandine, dandine, le petit pas pressé, le sac à dos rouge qui me rape les hanches. Chaque claquement de mes vieux ballerines s'écrase contre l'immensité des panneaux publicitaires.

Je connais le trajet par coeur. Un escalier, un corridor, à gauche, à droite, un corridor, un escalier, et entre deux portes, une boulangerie, une odeur de cannelle puissante à laquelle je ne cède jamais par peur de passer de guêpe à gros bourdon.

Je m'en vais voir mon ami Jérôme, mon ami du temps où j'étais un tout petit garçon qui portait des casquettes et qui buvait du pepsi le matin.

Je le surnommais Momo, surnom qu'il détestait avec vigueur et passion, et lui, pour s'en venger, il m'appelait fruit, parce qu'il m'aimait beaucoup plus qu'il ne voulait le laisser paraître.

Claudia, le petit fruit qui passe son temps à rire.

J'étais tout le temps chez-lui, manette en main, à massacrer des martiens, avec son père qui nous cuisinait des hamburger steak avec trop de sel d'ail, et sa mère qui prenait plaisir à me serrer contre son sein en m'appelant sa daughter.

Elle, elle est anglophone, américaine, hôtesse de l'air et bouddhiste, avec un teint de plage à l'année digne de ses lointain ancêtres cherokee. Elle part en retraite dans un désert une fois l'an. Elle a la figure couverte de taches de rousseur, avec des yeux très bleus et un sourire très blanc.

Lui, il est francophone, canadien, caporal dans l'armée et ingénieur en chef pour une grande compagnie prestigieuse. Il porte un ventre énorme qu'il s'est gagné à force de séjours à l'hôtel tous frais payés. Il a fait le tour de la planète une centaine de fois, et au moindre verre de bière, il part en années lumières d'anecdotes palpitantes.

Ils habitent une grande maison dans le petit bourg de mon enfance, avec des voisins qui se connaissent et des gazons très verts.

Je monte à bord du train avec la hâte d'en descendre, avec les pistons qui pompent et qui soufflent, la cloche qui résonne, et mon ami, au bout du quai, bras croisés, bien acotté, qui attend tranquillement que je marche jusqu'à lui pour m'ébouriffer le toupet.

Aucun commentaire: