1 décembre 2008

Bout de pain et karma

Vendredi passé, arrive en retard au travail, pas d'excuse, j'ai passé la journée à me complaire dans l'immensité de mes temps libres. J'ai eu mille fois le temps de souper, mais ça ne m'a pas empêchée de ne pas le faire. J'ai faim, je suis de moyenne humeur, la soirée s'annonce pauvre en clientèle, la semaine s'annonce pauvre tout court.

La barmaid est encore plus en retard que moi. De moins bonne humeur, aussi. Elle trimballe un bout de pain baguette dans les poches de son manteau. Elle revient de son autre travail, a les nerfs à vif et l'estomac acide.

Je lui souris. Ça m'a pris longtemps avant de l'apprécier. C'est qu'elle a remplacé Grand Tendre, barman extraordinaire qui me ravissait l'œil et m'attouchait à l'abri des regards. Mais bon, puisque je n'y peux rien, autant être agréable, autant faire ma gentille.

Mademoiselle se dévêtit, dépose son bout de pain sur le bar. Elle est petite et Suisse. Elle aime exhiber son dos. Les clients aiment qu'elle aime exhiber son dos.

Et elle grignote sa croûte, et je fais une blague, et elle m'offre candidement de partager sa miche. Je refuse, elle la brise en deux et pousse le plus gros morceau au creux de ma main.

C'est vraiment une bonne personne.

Et tu reconnais ceux qui sont vraiment généreux de ceux qui ne le sont pas. Ceux qui n'offrent que par politesse feront assurément suivre leur proposition généreuse par "t'es sûre?"

-Veux-tu du pain?
-Non merci, ça va aller
-T'es sûre?
-Oui oui
-Okay

Ceux qui veulent vraiment donner donnent, malgré les refus et les objections.

Bref, ça m'a vraiment touchée, parce que j'avais faim, mais moi, j'avais rien glandé de la journée et elle, elle revenait d'une journée de 18 heures. Ça ne l'a pas empêchée de me nourrir du peu qu'elle avait.

Sans manteau, la poitrine mobile, j'ai couru jusqu'au dépanneur sous la neige et les érections semi-croquantes, et ai acheté une poignée de barres de chocolats pour ma nouvelle meilleure copine.

Une meute d'Américains pleins d'argent américain ont essayé d'échanger leur place en file contre mon numéro de téléphone. J'ai pris leur place et leur ai plutôt donné un sourire peu sincère. Ils ont roucoulé de virilité, ont flatté mon derrière de leurs rires gras, et moi, sur mes talons qui glissent dans la gadoue, du chocolat plein la ceinture de cuirette, j'ai décampé.

Elle était bien contente. Moi aussi. Ça m'a allégé la conscience. J'ai quand même mangé une partie du bout de pain qu'elle avait amené, à même ses poches, pour satisfaire son appétit crampant.

Et la soirée a continué sans grande surprise, et un rasta bien poli m'a commandé une bouteille et quatre verres, et je suis allée la lui porter, et il m'a laissé 110$ de trop. J'ai fixé les billets, je me suis vivement retournée, et d'un petit sourire crispé, j'ai marché comme si de rien n'était vers les cuisines question d'examiner mon butin à l'abri des grands nez.

Il m'avait laissé 110$ de pourboire? Impossible. Il n'avait même pas essayé de me séduire, même pas fait de commentaires ou de sous-entendus. Pour 110$, il en aurait eu le droit.

C'était donc qu'il s'était trompé. Il avait sorti un billet de cent de trop, il avait un peu bu, ne l'avait pas vu, et moi je m'étais sauvée en deux temps trois mouvements, avant qu'il ne réalise quoi que ce soit.

Et s'il avait assez de gras billets en poche pour en échapper un et ne pas le réaliser, c'est qu'il était fortuné, bien fortuné, assez fortuné pour que je n'aie pas de crise de conscience.

Mais non, ce n'est pas parce que quelqu'un a beaucoup d'argent qu'il mérite de se faire voler. Car oui, profiter d'une erreur pour se sauver avec cent-dix balles, c'est du vol à mon goût à moi.

Je pourrais toujours tout simplement ne plus retourner dans son coin de salle, ne plus le croiser de la soirée. Comme ça, je garde l'argent, et il ne se doute de rien.

Et en plus, j'ai pas fait 60$ de pourboires et il est 2 heures du matin. Moi aussi, j'ai besoin d'argent, j'ai besoin de vivre. Je suis sûre qu'il serait d'accord avec ça.

Non. Non, c'est mal, et je crois que dans la vie, tu obtiens ce que tu veux à condition d'être une bonne personne. Tu souhaites réussir, rencontrer des gens, l'homme de ta vie? La vie s'arrange pour te satisfaire, pour te tendre des perches un peu partout.

Mais une fois de temps en temps, tu es mis à l'épreuve, et si tu échoues, si tu ne prends pas la bonne décision, la vie te boude pendant quelques temps.

Et ce soir-là, c'était une épreuve. Est-ce que j'allais être honnête et aller demander au client si oui ou non il avait eu l'intention de me donner tant d'argent?

Oui. Bien sûr que oui. Même si ça veut dire que je vais passer la semaine au grand complet avec à peine de quoi m'acheter une boîte de céréale.

-Monsieur, tout à l'heure, vous m'avez donné deux billets de cent dollars. C'était volontaire?

-Mais oui. C'était pour toi.

-Oh monsieur, merci, merci beaucoup. Je vais m'acheter une belle robe avec votre argent.

Les monsieurs adorent entendre dire que je vais m'acheter des robes avec leur argent.

Allez, va, va ma mignonne, va t'acheter des rubans et des robes pour te faire belle.

Payer des robes aux femmes, ça veut dire que tes un bon pourvoyeur. Et être un bon pourvoyeur, c'est avoir réussi en tant qu'homme.

C'est archaïque, mais c'est comme ça.

Il m'a souri, et toujours sans l'ombre d'un commentaire grivois, a quitté le club.

Et moi, doublement victorieuse dans l'épreuve, j'ai dansé avec mon plateau.

Le lendemain, j'avais tout dépensé au Casino.

3 commentaires:

J., Pédagogue-à-gogo a dit...

Ha ha ha!

J'adore tes posts de job.

Mathieu a dit...

C'est fou comme le début de ton histoire ressemble à une version post-moderne et féminine de Claude Gueux de Victor Hugo. (Claudette Gueuse de Victoire Huguette). Toi jouant le rôle de Claudette et la barmaid celui d'Albine.

Je suis sûr que c'était un clin d'oeil littéraire pour les liseux de culture écrite dans des boîtes à pages.

Ça me fait toujours bien rire en lisant tes histoires, de t'imaginer courir au ralenti, d'un endroit à l'autre, sous le bruit de dizaines d'érections et de gouttes de salive percutant le sol au gré de tes déhanchements lascifs. J'ai hâte à tes billets hivernaux où la neige fondera dans la rue au passage de l'incandescente chaleur que tu dégages et où les hommes tomberont un à un dans ton sillon, glissant sur le verglas à peine formé derrière toi.

Anonyme a dit...

J'adore le ton du texte et ta chute pathétique...

Phil