2 décembre 2008

L'homme cassonade

Rencontre du Grand Tendre
Mai 2007

Je travaillais dans un restaurant à déjeuners. Six jours par semaine, je me levais à 4:30, prenais un taxi puis passais tout mon temps à servir de vieux monsieurs égarés.

Car la clientèle était presqu'exclusivement constituée d'hommes dans la cinquantaine, la soixantaine, tuant le temps à coups de refills de café filtre.

C'était un mauvais restaurant dans un mauvais quartier. J'avais pris le job parce que je voulais de l'entraînement en tant que serveuse, pour pouvoir par la suite me faire engager ailleurs. C'était un investissement à long terme.

Et chaque matin, c'était pareil. Avant même l'ouverture, une file de camionneurs, les traits gonflés de bière et de sommeil, attendaient leurs 2oB, leurs deux œufs bacon.

Mes cernes me pesaient aux joues, mes pieds-martyrs me donnaient une drôle de démarche, et je zigzaguais entre les tasses avec ma carafe à café en ne pensant à rien, rien du tout, pas même à être ailleurs.

Un beau matin, alors que le rush tirait lentement à sa fin, un jeune homme entra dans le restaurant. Bruissement de clients, chaque nouvelle tête entraînait toujours son lot de murmures.

Grand et large d'épaules, il avait le cheveux à l'oreille et la barbe piquante. Sa tête brune était méchée de soleil, et ses bras cassonade étaient durs de sports et de travaux manuels.

Que faisait-il là?

Il n'avait pas de problèmes érectiles, sa femme n'était pas partie avec un autre, on ne lui avait pas non plus diagnostiqué un cancer après un examen de la prostate trop tardif.

Il avait simplement décidé par un beau matin d'essayer le petit resto du coin, et maintenant qu'il y était entré, il était trop tard pour rebrousser chemin.

Après quelques coups d'œil incertains, il s'est donc installé à la première table venue, celle trop proche de la sortie que personne ne prend jamais.

Nos regards se sont croisés. J'ai senti mes joues se réchauffer. Toutes mes commandes s'étaient envolées, je n'entendais ni les rôties bondissantes, ni les doigts pianotants. Il me fallait être la première à le servir, même s'il s'était trompé de section et que l'autre serveuse allait m'arracher les yeux si j'avais le malheur de trop m'approcher de ses clients.

Des œufs pleins les bras, je lui ai souri, et c'est à ce moment précis que d'un faux mouvement, il a fait éclater son sucrier contre les dalles brunes et bleues du plancher.

Les autres serveuses étaient occupées, et je ne pouvais tout de même pas laisser un client courir le risque de se blesser.

Le prétexte était parfait. C'était ma chance.

J'ai vite posé les assiettes pour saisir un balais, me suis agenouillée malhabilement près de lui et, remarquant qu'il me regardait candidement balayer son propre dégât à ses propres pieds, j'ai feint l'offense.

Il m'a balbutié des excuses et s'est chargé de tout ramasser lui-même.

La glace était brisée. Victorieuse, je lui ai servi son déjeuner.

On a discuté des petites choses de la vie tandis que mes clients rouspétaient en fixant leurs tasses vides. Il avait une voix grave et harmonieuse, et il s'exprimait élégamment, quasi sans accent, comme un lecteur de nouvelles ou un animateur radio.

J'étais complètement sous le charme.

Puis, son déjeuner à peine entamé, il s'est levé, a payé, et m'a lancé un dernier regard, un dernier sourire avant de quitter, anonyme, imprégnant l'envers de mes paupières de ses grands yeux noisettes.

2 commentaires:

Boubou a dit...

Pas pu m'empêcher de faire un sourire en lisant «une file de camionneurs, les traits gonflés de bière et de sommeil, attendaient leurs 2oB, leurs deux œufs bacon.»

Étais-tu du genre a te mettre la pointe du stylo sur le bout de la langue, en faisant claquer les feuilles de ton carnet en lançant un «Pour toi chèreeeeee..?»

Il y a de ses rencontres fortuites qui, parfois, nous font réfechir par la suite avec un éternel «Et si...»

Le camionneur qui prend ses oeufs brouillés avec bacon pain blanc de ménage, pas de café merci ;-)

ricaneuse a dit...

Joli sens du récit, fine plume: j'aime!