26 janvier 2009

Le solitaire

Vendredi passé, au club.

23h30, la musique pulse fort mais les salles sont quasi vides. Les clients arrivent en masse habituellement vers 1h00.

Je réajuste ma ceinture, me sers un verre de luxueux jus de goyave à l'insu de mes patrons, transforme mon plateau en toupie...

Bref, je m'ennuie.

Je décide de faire un tour de salle, voir si un des troupeaux de talons hauts qui vient de débarquer n'aurait pas envie d'un petit drink avec de la grenadine.

C'est qu'elles veulent toujours se faire rajouter de la grenadine, et ce peu importe ce qu'elles boivent. Parce ce que c'est rose, je suppose. Ça fait féminin, ça va avec les ongles et les faux-cils.

-Pouvez-vous rajouter la grenadine à la bouteille du champagne?

C'est grave.

Donc, je fais un tour de salle. Avant même d'être arrivée que je suis déjà congédiée du même petit mouvement des doigts, la petite rotation du "on va commander plus tard, lorsque des hommes vont tenter de nous saouler".

Je m'arrête devant un monsieur tout seul, assis derrière le booth vide du DJ pas encore arrivé. Il a une grosse face épaisse et trouée, trace d'une acnée acharnée. Il ne parle pas beaucoup. Il ne fait que commander des doubles cognacs en me donnant des pourboires de roi.

Moi, les hommes riches et solitaires, ça m'intrigue.

Je lui apporte donc tout ce qu'il veut, et la soirée avance tranquillement.

Plus tard, je suis surprise de le voir me commander une bouteille de champagne avec une seule coupe. Ça m'émeut un peu.

Je lui apporte donc sa bouteille avec cérémonie, fais sauter le bouchon en riant comme si c'était vraiment très drôle, et lui verse le tout d'un geste élégant, en faisant bien attention de ne pas toucher la coupe au risque d'être malpolie.

Puis je lui demande humblement de bien vouloir me régler tout de suite, prenant la peine de lui expliquer qu'il s'agit d'une consigne très stricte de mes patrons.

Il me laisse trente dollars de pourboire.

Je le quitte d'une petite flatterie, d'un tâtement chaleureux d'épaule, et retourne m'occuper de mes autres clients.

Plus tard en soirée, le monsieur me demande une seconde coupe. Je suis bien contente pour lui. En moins de 20 secondes, je la dépose près de sa bouteille et me sauve rapidement pour ne pas retarder mes autres commandes.

À la toute fin de la soirée, alors que le club est vide et sale, je fais mes comptes lorsque mon patron m'apostrophe.

-Claudia, ce soir il y a eu une plainte contre toi.

-Euh quoi? Hein! J'ai pris soin de tout le monde toute la soirée! C'est de qui?

-Le Camerounais tout seul derrière la table du DJ.

-Lui? Ben voyons donc, je lui ai fait spécialement attention!

-Il dit qu'il t'a donné 50$ de tip mais que tu ne lui as même pas versé son champagne, que tu n'es jamais retournée le voir pour savoir s'il allait bien, que tu l'as forcé à payer immédiatement, et que tu ne lui as jamais apporté la coupe qu'il t'a demandée.

En gros, le monsieur se sentait tellement seul qu'il a décidé d'aller faire une plainte à mon patron par désir d'avoir une conversation avec quelqu'un qui s'intéresserait vraiment à lui.

Et il a menti du début à la fin question de se faire une histoire encore plus palpitante, allant même jusqu'à exagérer le montant du pourboire pour faire peser plus lourd son indignation.

C'est franchement triste.

EDIT: Suite à vos commentaires, je réalise que ça se peut très bien qu'il s'attendait à ce que je boive sa bouteille avec lui, d'où sa demande pour une seconde coupe. Il se serait donc plaint parce qu'il était vexé de m'avoir vu passer en coup de vent sans m'arrêter pour siroter tranquillement ses bulles d'homme riche.

J'y avais même pas pensé.

12 commentaires:

Anonyme a dit...

L'autre coupe c'était pour toi idiote !

KattyKane a dit...

Ben moi aussi je me suis dit que la deuxième coupe devait être pour toi...

Et c'est probablement juste pour ça qu'il a fait un plainte contre toi.

Matante Catoo a dit...

Bienvenue dans l'antre de la mysoginie Camerounaise ...Pour avoir travaillé 2 ans au Ballatou,je compatie et te promet que ce comportement là,tu risque fort probablement de le revoir !On m'arrachais mon plateau pour danser quand un homme etait seul,parceque c'est MAL VU pour un homme d'être seul ...Imagine...Alors on prends la premiere venue,soit la serveuse !

Silke a dit...

Sti de mentalité à chier.

mariecookie a dit...

j,étais sure que tu allais dire que tu l'avais accompagné au champagne....certain que la deuxieme coupe c'étais pour la jolie serveuse....

Jackss a dit...

...??!!!

Nayrus a dit...

@Matante Catoo: Je ne compte plus les fois où, plateau haut dans les airs à sillonner la foule, on me saisissait par les bras pour m'entraîner dans une folle salsa.

Et quand je refusais, on s'offusquait grave.

C'est, je crois, parce que culturellement, une femme, ça doit avoir du bon sexe avec un homme, parce que le sexe, c'est bon.

Point.

Et il n'est pas question de beauté ou d'attirance du côté des hommes. Tant et aussi longtemps que le monsieur a de quoi subvenir aux besoins de sa femme ($$$), il peut être laid comme un pou, elle n'a aucune raison de se plaindre.

C'est entre autre pourquoi les riches africains le prennent plus mal que les autres lorsque leurs avances sont rejetées.

Je ne compte plus les fois où, en servant un champagne ou un black label, on me disait que je ne devrais pas travailler, que je ne devrais pas étudier, que je devrais prendre soin d'un homme qui lui s'occuperait de me fournir ce dont j'ai besoin.

C'est moyen comme mentalité.

Nayrus a dit...

@ Anonyme, Katty, Marie: Merci, c'est drôle, vos commentaires m'ont fait voir la situation sous un autre angle, un angle qui a pas mal plus de bon sang que mon explication boboche pseudo psychologique.

@Jackss: Ah tiens, vous me lisez vous.

@ Mel: Va jouer du ukulélé. :P

garamond335 a dit...

Choc des cultures....
Matante Catoo a sûrement raison. J'espère que ton boss a pris pour toi, sinon....

garamond335 a dit...

Choc des cultures....
Matante Catoo a sûrement raison. J'espère que ton boss a pris pour toi, sinon....

Matante Catoo a dit...

Matante Catoo a surtout fini son labeur au bar un soir où elle a filé son plateau dans la gueule d'un monsieur pas content que je vienne pas m'assoir avec lui apres lui avoir servi sa biere ...
Fallait pas m'assoir de force, c'est tout! Et le patron Senegalais (et chum de ma mere) qui m'explique que je devais faire un effort et ensuite qui essais de résonner le monsieur en lui expliquant que les madames sont pas comme ça ici ... Pfffff ! J'en ai eu en masse ce soir là ! Et j'ai bifurqué sur Crescent où le mot Tip prends tout son sens !

Nayrus a dit...

hahahaha

Mon dieu, combien de fois c'est arrivé... Le monsieur qui se fâche parce qu'il t'a bien tipée, et suppose donc qu'il s'est acheté des droits sur ta personne pour le reste de la soirée.

J'crois que j'en ai d'ailleurs fait quelques billets...

Au moins, ça m'a fait de belles anecdotes.