1 février 2009

Le déjeuner

-T'as-tu de quoi manger?

-Euh. Oui, il me reste quelques trucs dans mon frigo, mais je voulais aller me faire une commande tantôt.

- Ok. J'vais venir te porter un déjeuner.

Mon père est monté dans son nouveau jeep (Wham! T'as vu comment je traverse les bancs de neige avec ça? Tu pensais pas que ton vieux père pouvait faire ça, hein?) avec une petite assiette couverte de papier d'aluminium sur le siège passager.

Il est parti de Laval pour s'assurer que je mange bien.

Patates aux oignons, pain croûté avec beaucoup trop de beurre, un œuf miroir, des bines et des bleuets.

Et je sais exactement l'histoire qui se cache derrière chacun de ces aliments qui ne se sont pas retrouvés dans mon assiette par hasard.

Mon père est un grand spécialiste des bines. Lorsque j'étais plus jeune, il s'est trouvé un chaudron de fonte ridiculement énorme, avec une capacité d'au moins 35 litres. Trente-cinq litres de fèves et de sirop d'érable. Une fois par mois, il grattait les restants du mois d'avant (le trois-quart du chaudron, donc), les jetait et en refaisait assez pour nourrir cinquante personnes.

C'était le déjeuner cabane à sucre à tous les jours, et gare aux pichenottes sur le menton si tu ne finis pas ton assiette.

Et on voulait mourir, on en avait le ventre qui nous faisait des fingers, mais mon père trouvait ça drôle, et il nous resservait une seconde portion en riant.

Étonnamment, personne chez-moi n'est ventru. C'est une famille de musclés aux joues roses.

Comme des bûcherons.

Pour l'oeuf, ce n'est sûrement pas lui qui l'a cuisiné, puisque le jaune n'est pas crevé, trop cuit ou couvert de gros poivre, et les contours ne sont pas bruns et gondolés à force de frire dans l'huile d'olive.

Je soupçonne ma sœur d'avoir poussé mon père hors de la cuisine en lui criant "Dégage papa, tu sais même pas cuisiner!" et d'avoir préparé mon œuf elle-même.

Et lorsqu'elle préparait les pommes de terre, joliment carrées et délicieusement rôties, mon père a dû ressurgir de l'abysse avec une grosse poignée d'oignons crus qu'il a lancé dans le poêlon.

Ma sœur a dû crier, mon père a dû rire, et les patates ont baigné dans trop de jus d'oignon pour garder leur parfaite consistance. Elles sont devenues grises et molles, comme mon père les aime.

Reste plus que les bleuets et la miche de pain à expliquer.

Le pain croûté n'est pas au goût du paternel. Il préfère habituellement le gros pain brun tranché. Je devine qu'un membre juvénile de la famille a glissé une baguette ni vu ni connu dans le panier d'épicerie, pour par la suite se faire appeler "p'tit con-combre" une fois arrivé à la caisse.

Ce fut par contre le père qui beurra le pain défendu, parce que je ne connais personne qui, plutôt que de mécaniquement étendre son beurre sur l'étendue de la miche, décide d'en déposer un gros carré entre deux tranches dans l'espoir paresseux qu'il s'étale par lui-même.

Les bleuets, eux, ont dû être achetés à coups de douze paquets à la fois, parce que mon père aime bien partir sur des trips comme ça.

Et puisque ce n'est pas du genre du papa de rajouter autre chose que des féculents à une assiette, je devine que ma sœur, frustrée de s'être fait scrapper son délicieux déjeuner, a voulu rattraper le coup avec une poignée de petits fruits.

Alors voilà, merci ma soeur, merci mon père, ce n'était pas délicieux, mais c'était réconfortant.

6 commentaires:

garamond335 a dit...

Tentant comme déjeuner mais pas très «santé»...
Les bleuets : OK
Le pain, si entier, OK
Le reste : pauvres artères.....
Un papa, ça fait son possible, à déjeuner gratuit on ne regarde pas le cholérol...

Galadriel a dit...

Haaaaaa... j'adore tes histoires!!!
:D

Gen a dit...

J'ai faim maintenant!

Louis a dit...

Madame Wong doit pas apprécier quand y'a pas d'arôme de charogne?

Silke a dit...

Cocotte, meilleure histoire à vie. Je suis émue.
Mes collèges vont se poser des questions en me voyant larmoyer.
Hahahahahaha

Life Saveur a dit...

C'est l'intention qui compte hein !
Excellent texte.