4 février 2009

Le flow

À quatre ou cinq ans, j'avais un ami un peu bizarre, un peu trop grand pour son âge, avec deux, trois kilos de chair en bonus qui lui donnaient de belles joues roses et de grands yeux bleus creux dans son visage.

Je savais toujours où le trouver en train de creuser le sable avec le même vieux bout de racine séché.

Avec lui, on ne jouait qu'à un seul jeu.

Il dessinait un parcours étoilé entre les fourmis et les brindilles, et lui et moi, on était tous les deux Mario à la recherche de la Princesse Peach.

Normalement, c'était moi la fille, et c'aurait dû être moi la Princesse, mais à l'époque, je refusais mon sexe parce que soyons honnêtes, les filles ça ne sert à rien.

Et j'arrivais à complètement me perdre dans nos jeux, à oublier la cloche qui allait bientôt sonner, l'heure à laquelle maman viendrait me chercher, j'arrivais à oublier que j'existais, que j'étais une petite fille avec une casquette qui jouait dans le sable sous des échelles pleines d'enfants.

Je m'oubliais, je m'élevais, au plus profond de mon esprit, en pleine et totale communion avec mon imagination. Mon plaisir était intense et complet. Et lorsque j'y repense aujourd'hui, ce qui est réellement fascinant dans tout ça, c'est la facilité avec laquelle j'arrivais à me dissocier de la réalité.

Parce que je grandis, et en grandissant, j'arrivai de plus en plus difficilement à me replonger dans ce même état d'abandon. C'est qu'avec l'arrivée de la conscience et de la crainte du regard d'autrui, se laisser aller entièrement est devenu très difficile, très mal vu, très difficile parce que très mal vu.

On a tendance à craindre l'homme qui a trop bu parce que sa conscience est basse, et qu'il se permet d'agir comme il l'entend vraiment, sans la censure de l'éthique et de la morale.

Il se laisse aller, alors qu'on vit dans une société régie par des règles claires et strictes.

C'est mal.

Et c'est cette tendance au refus des pulsions, au combat de l'abandon qui gâche tout, qui édulcore, qui affadit la vibrante expérience de l'existence.

Mais bien sûr, il ne s'agit pas de toujours donner libre cours à nos désirs. Pour cohabiter, pour survivre en tant qu'espèce, nous avons besoin d'être contrôlés, d'être encadrés dans nos envies.

Mais il faut savoir se perdre, aussi.

Le sexe serait un bon exemple où l'abandon est la clé de l'entièreté du plaisir. Ceux qui arrivent à délaisser leur conscience atteignent des sommets de volupté. Ils résonnent, ils s'accordent parfaitement à leur partenaire, et tous deux, ils forment un tout, il ne forment plus qu'un.

Mihaly Csikszentmihalyi, éminent psychologue humaniste, appelait ça l'état de flow.

Et malgré l'arrogance de tant de prétention, je crois qu'il s'agit là du secret du réel bonheur.

15 commentaires:

Fred a dit...

D'où l'expression : "Faire" l'amour.

Créer l'amour.

Rendre l'amour matériel.

Cacawet a dit...

Tres bon texte.
Jusqu'a temps que tu dise que le sexe est un bon exemple.Peut etre que pour toi, la symbiose est plus facile a atteindre de cette façon.
Pour d'autres il y a plein de petits gestes porté, qui vont donner le même résultat.
Se donner completement a l'autre, c'est juste la cerise sur le sundae.

Morgane a dit...

hum.
Je ne sais pas si tu as raison.

L'abandon total - c'est une chose que je suis capable de faire en certaines circonstances (le sexe notamment - et oui, c'est franchement meilleur ainsi) - mais ailleurs ?

L'abandon, pour l'avoir expérimenté, c'est quelque chose de très dangereux. Nous n'en sommes plus à jouer dans le sable avec des bâtons de bois.

Tu me donnes matière à réflexion ce matin.

Life Saveur a dit...

Y'a ce que j'appèle la bulle d'intimité avec l'autre. Quand le focus se fixe sur un point donné et qu'on y plonge de tout son être, quand les coins et les allentours s'assombrissent... on arrive presque a déjouer le temps.

Pascal a dit...

Moi, c'est en dessinant, en écrivant ou en conduisant que j'atteins le plus souvent l'état de flow. J'appelle ça être dans ma zone. C'est très agréable comme expérience, d'être complètement absorbé par la tâche, en contrôle total et instinctif de ce que l'on fait, dans le ici et maintenant, présent mais détaché. C'est très Zen. J'aime à croire que c'est l'état que cherchent à atteindre ceux qui font de la méditation.

Petite correction en passant, je pouvais pas laisser filer ça: le concept a été nommé comme tel par Mihaly Csikszentmihalyi, et non Freud. Mais je comprends, c'est moins punché et reconnaissable comme nom.

mariecookie a dit...

c'est drole parce que j'ai parlé de ca avec mon chum il n'y a ps longtemps...c'est tres important de ce laisser aller dans le sexe parce que c'est pratiquement le seul endroit au monde ou l'on peu faire ce que l'on veut...de la réaliser ses fantasme les plus profond....personne pour nous juger ...juste deux pour apprécier...ca c'est mon dicton...

Nayrus a dit...

@Cacawet: Un peu insultant de lire ça. Je n'ai cité que le sexe en tant qu'exemple, justement.

Personnellement, j'atteins l'état de flow à l'aide de l'écriture, mais je cherchais un exemple que tout le monde allait comprendre. Tout le monde baise, mais ce n'est pas tout le monde qui écrit.

@Morgane: C'est le même sentiment suscité lorsque tu perds entièrement notion du temps, lorsque tu t'élèves dans la création jusqu'à t'oublier entièrement. Je suis persuadée que ça t'es déjà arrivé, il n'y a là aucun danger, au contraire.

@Life Saveur: Exactement. Déjouer le temps.

Pascal: Oui, moi aussi. J'appelais ça "la transe de la création" avant d'apprendre, flabergastée en cours de psycho, que j'avais rien inventé.

Merci de ta spécification concernant M. Csikszentmihalyi. C'est soit ma prof qui frôle l'incompétence, ou moi qui a mal su noter son discours.

Je préfère la première option.

@mariecookie: Oh. Il y a encore quelqu'un pour te juger. L'autre. Mais bon, ça fait partie de la difficulté.

Morgane a dit...

Ah oui, en ce sens, tu as raison. Je ne donnais pas la même signification à la notion d'abandon. :) C'est effectivement moins dangereux, car circonscrit dans le temps.

Snouck a dit...

La société m'a même apprise à être mal à l'aise de mon intimité.
Me laisser aller? Et s'il voyait ce que je suis vraiment??
Ouh lala
Le flow?
Au milieu de ma trop grande chambre, les colocs sont parties, je met de la musique FORTE , je danse, je saute sur mon lit, je chante, je sue, j'ai 5 ans!

Pinocchio a dit...

Dans le sport, on appelle ça être "dans la zone" ou "dans sa bulle".

Lance Armstrong, lorsque interrogé quant à son état d'esprit lors de ses courses a décrété que rien ne valait les moments auxquels il ne pense à rien, qu'il est absorbé par un unique objectif: la ligne d'arrivée.

Je suis le roi du second-thought et c'est pas comme si j'en étais très fier...

KattyKane a dit...

Ça arrive souvent quand je marche. Comme s'il n'y avait plus rien qui m'entourait. Comme si j'étais seule avec mes réflexions.

Des fois, je ne sais même pas comment j'ai fait pour me rendre du point A au point B.

Je me considère chanceuse d'être encore capable de m'échapper comme ça. De la même façon que quand j'étais jeune...

Cacawet a dit...

Un peu insultant... Je pense que t'as compris mon point.
Pis si y pouvait n'avoir plusse des comme toé.

La Shirley a dit...

En dansant dans un club plein de fifis suants et gonflés au gym sur de la musique assez forte pour te peter les tympans et qui te tombe din shorts pitchée par des Dj en feu !!!!! Ça c'est un flow que je connais !

Nayrus a dit...

@Morgane: :)

@Snouck: Voilà, c'est ça aussi, le flow. C'est n'importe quoi qui te fait décoller, qui te fait oublier que t'es une fille dans une chambre qui danse quand ses colocs sont partis.

Prochaine étape, réussir à le faire devant les autres.

@Pinocchio: C'est peut-être simplement que tu ne t'adonnes pas à des activités qui te passionnent réellement?

@Katty: Ah, oui. L'activité physique. Ça m'arrive, au gym. Pas assez souvent à mon goût, mais ça m'arrive.

@Cacawet: Hm. Juste une comme moi. Et viens pas me prouver le contraire, ou je tombe en crise existentielle.

@La Shirley: J'imagine très bien la scène, et ça me rappelle qu'y a rien qui bat les clubs du Village pour lâcher son fou.

Une fille, 350 homos, alright.

Pinocchio a dit...

Et pourtant... Juste pas en faisant n'importe quoi avec n'importe qui à n'importe quel moment. (On s'comprend?)