14 avril 2009

Coco

J'avais mangé petits pains et fromages raffinés, j'avais étiré le même verre de vin amer sur plusieurs heures, et après avoir bien papoté sur les choses de l'amour et de la vie, j'ai réalisé qu'il se faisait bien tard, que j'étais habillée en moche, et que je devais vite rentrer chez-moi pour me préparer à travailler.

Vite vite, par les ruelles, les raccourcis de quartier, avec les restants de fromages qui dansent dans mon sac, parce qu'ils étaient d'un délice impropre à la donation.

Et il fait froid, je sers les poings, le vent transperce mes vestes superposées dans un éclat de style printanier, mais pour arriver rapidement chez-moi, je dois couper par la rue du Grand Tendre, le Grand Tendre que je n'ai pas vu depuis bien longtemps.

Passer sous sa fenêtre éteinte me plonge dans une nostalgie brumeuse, un songe qui m'emporte loin tandis que mes pieds me ramènent à la maison.

Je me remémore cet hiver, il y a deux ans, où en sortant du travail aux petites heures, nous marchions côte à côte dans le froid glacial, entre les saouls, les itinérants et les putes. Il me raccompagnait jusque chez-moi, m'embrassait gentiment, et lorsque, rose de froid et de tendresse, je franchissais le seuil du hall, il revenait sur ses pas à grandes enjambées pour prendre le bus qui le ramènerait chez-lui, le bus qui lui passait sous le nez trop souvent.

C'était à cette même époque que je découvris tout le plaisir de bécoter son front bombé, dur et chaud, avec sa peau mince et lisse si agréable sous les lèvres.

Il m'appelait Lola, et moi, j'avais commencé à le surnommer Coco en référence à son bonheur de front, mais il n'était pas du tout d'accord.

Il m'avait suggéré plusieurs autres surnoms qu'on lui prêtait jadis, mais Lola et Coco sonnait trop bien à mon oreille, oreille que je faisais sourde à ses protestations.

Et qui plus est, j'aimais bien l'agacer, juste pour le plaisir de le voir réagir.

Bref, tout ça, c'était il y a deux ans.

Désormais, je travaille seule, et je ne l'ai pas vu depuis un mois.

Sourire et grand soupir, je suis arrivée, je grimpe mon escalier, mais dans la boîte aux lettres, il y a un joli paquet aux rubans fous, avec une note écrite au surligneur bleu.

Coco pour Lola...

Il est passé dans la journée pour me faire la surprise d'un gros œuf en chocolat.

Sur la note, c'est son écriture d'homme, carrée avec des lettres minuscules et majuscules mélangées, le carton jaune, il l'a pris dans la pile sur le fouillis de sa table, et le surligneur, il était debout, à l'envers, serré dans le verre où ses crayons inutiles s'entassent.

Et c'est en mastiquant de bon coeur qu'il me tarde de te revoir le bout du front, Coco.