1 avril 2009

Le pianiste

Je suis installée dans un café.

Ce soir, on y diffuse Le Cirque de Charlie Chaplin, et un pianiste va accompagner la projection muette.

Ici, tout le monde est agréable. On grignote, on boit du thé, de la bière artisanale, on joue aux échecs, on se raconte ses voyages.

C'est un endroit charmant. Le mobilier est vieux, solide et hétéroclite. Des voiles sont suspendus au plafond, des toiles sont accrochées aux murs, les ampoules des lampes sont rose et orange, et sur toutes les surfaces, il y a des plantes.

Est assis près de ma table le pianiste, qui est arrivé à l'avance, et qui écoute les conversations en buvant son café à gorgées savourées.

Il est beau.

Trente ans. Grand et efflanqué, comme un musicien. Il a le teint laiteux, la mâchoire carré, le menton rasé de près et une chevelure bien garnie, noire et raide, qui lui descend jusqu'à la nuque, qui s'ouvre sur son front dans une cascade. Derrière l'armature épaisse de ses lunettes, il a les prunelles comme des billes, et lorsqu'il rit, lorsqu'il découvre ses dents impeccables, il a le coin des yeux en accordéon.

Je me verse du thé. J'en profite pour le regarder.

Plus loin, dans un coin, un vieil ivrogne qu'on n'a pas eu le courage de jeter à la porte.

Il est assis à fixer la mousse séchée de son verre vide. Le serveur a apparemment arrêté de le servir depuis un bon moment. Il exhibe son argent, le compte, se trompe et recommence. Après avoir longuement fixé ses billets, il décide de se rendre au bar. Bien appuyé sur les bras de son siège, il se soulève dans une plainte mouillée, et une fois debout, il manque de verser son verre, manque de renverser sa chaise, mais il ne s'en soucie que très peu, il barbote des mots inutiles, il continue à tanguer vers le bar.

Puis il s'arrête.

Il me regarde.

Il déboule jusqu'à ma table.

Il se présente et me dit qu'il a flaubé deux-cent piastres en une heure. Sa voix est ruinée par l'alcool. Il parle fort et postillonne beaucoup.

Je me recule sur mon dossier et croise les bras.

Je l'écoute un temps. Il me dit que je ressemble à sa femme, sa femme avant qu'elle ne devienne grosse et laide. Il rit, se racle la gorge et me demande ce que je fais sur mon ordinateur. Devant mon hésitation à nourrir la conversation, il contourne la table pour venir se renseigner par lui-même.

Il touche les phrases sur mon écran. Je serre les dents. Il me dit qu'il ne sait pas lire, mais que je sens bon.

Autour de nous, les conversations sont décalées. On est concentré sur la scène.

Je répète au monsieur qu'il est bien gentil, mais que je suis occupée, que j'ai des travaux très importants à remettre.

Il s'exclame, il s'excuse, il me dit qu'il comprend.

Mais il continue à me parler de sa femme.

Le pianiste me regarde. Ses yeux me demandent si j'ai besoin d'aide.

Mais bien sûr.

Il se lève. L'alcoolique prend soudainement peur. Il s'excuse et retourne dans son coin, loin des clients.

Le pianiste lui jette un dernier regard, un regard de dominance entendue, et il me salue.

Je lui lève ma tasse, et nos yeux restent accrochés un bref instant.

J'aurais pu l'inviter à ma table à ce moment, mais il me faut apprendre à m'en tenir aux garçons de mon âge.

15 commentaires:

Jessie a dit...

Ouf.
Au moins, le pianiste t'as sauvé la mise.

Chris a dit...

Bien écrit!

Cybèle a dit...

C'est vrai, vous écrivez très bien Mademoiselle, c'est un délice de lire vos billets.

Je ne sais point votre âge mais, il me semble que trente ans ce n'est pas trop vieux pour vous ma chère demoiselle?

Gen a dit...

Ouan. 30 ans c'pas si pire! Par exemple, Amoureux et moi on a 7 ans de différence, lui plus jeune, moi plus vieille (31 ans)... Et pourtant, il est l'amour de ma vie! Faut pas s'arrêter à un détail qui peut nous faire passer à côté de quelque chose de fantastique. =)

La bête a dit...

Bah, tu sais, nous les (futurs) trentenaires, on aime bien les p'tites jeunes, en autant que vous ayez un peu de maturité.

Retournes-y, tu verras s'il te reconnait et s'il fera les premiers pas. :)

Maxime DeBleu a dit...

Ça finit sur une bonne note! :)

Silke a dit...

Enfin, elle comprit.
À moin que la dernière partie ne m'étais entierèment destiné.
Pour me faire fermer ma gueule.
Hahaha

Ness a dit...

Une chance que le pianiste a eu la présence d'esprit de voler à ton secours... ça aurait une bonne occasion de faire connaissance!! :)

Et puis, 30 ans, c'est vrai que ce n'est pas si vieux!! L'âge, ce n'est qu'un chiffre... C'est ce que la personne t'apporte qui compte le plus!!!!

Anonyme a dit...

Et puis faudrait pas généraliser.. la trentaine ne fait pas l'homme...

Julie a dit...

Il est ou, ce café qui semble si charmant?

Nayrus a dit...

J'ai 20 ans, mes chers amis.

Pinocchio a dit...

La sagesse a parlé, TA sagesse.

tridimensionnel a dit...

Comme dit la chanson : quand on aime, on a toujours... vingt ans.

La Shirley a dit...

Cette façon que tu as de décrire la tête et le cou des hommes ...grrrrrrrrrrrr ... ça donne toujours le gout de prendre des bouchées !

Nayrus a dit...

@Jessie: Pas vraiment. Je me laissais volontairement envahir pour le voir s'en mêler.

Si j'avais été seule, le monsieur aurait pris le bord assez vite merci.

@Chris: Tellement agréable à entendre. Merci!

@Gen: C'est vrai, tu as raison, mais je trouvais que ça me faisait une belle fin punchée.

@Cybèle: Merci encore! Trente ans n'est pas réellement trop vieux. Une relation reste possible, mais je risque de partager plus de points communs avec quelqu'un de mon âge.

Même si à vingt ans, les garçons sont ennuyants.

@La Bête: J'ai décidé de ne pas le laisser faire les premiers pas, justement. Y retourner n'y changera rien.

C'est plate à entendre, hein?

@Max: Enfin, quelqu'un qui aime ma fin.

@Mel: Je savais que tu en glousserais de plaisir.

@Ness: Oui, l'âge n'est qu'un chiffre, mais c'est l'expérience qui change la donne.

@Pinocchio: Ma sagesse n'est pas LA sagesse.

Une chance.

@La Shirley: C'est qu'en l'écrivant, j'ai ma source d'inspiration sous les yeux, ma source d'inspiration qui ne se doute de rien, et qui continue simplement à être beau.

Ça réchauffe mes mots.