15 mai 2009

Le don

Marche vite, marche vite, ton cours est déjà commencé, le prof va encore te faire une bonne blague de retardataire, mais c'était quoi, l'idée, aussi, d'avoir envie de blé d'inde à dix minutes du départ.

Je fends le couloir, tassez-vous les étudiants, mon sac est assez lourd pour vous briser deux-trois nuques, mais à ma gauche, il y a une grande femme un peu mal prise, les doigts collés, la sacoche qui lui glisse perpétuellement jusqu'au coude, qui essaie tant bien que mal d'accrocher une feuille de papier à un tableau d'affichage.

DON D'OVULES

Je m'arrête.

-Oh, bonjour.

-Bonjour. C'est pour vous, le... don?

-Oui. Je suis infertile, mais j'aimerais tellement avoir un enfant.

-Ah. Oh. Je suis désolée.


Il y a un silence. Je suis là, vingt ans, les joues roses, le petit coeur en santé qui bat vite vite, et moi, mes ovules, ils finissent dans les égouts une fois par mois.

-Seriez-vous intéressée à faire un don, mademoiselle? Je serais prête à vous payer très cher.

-Madame, si je vous ferais un don, ce ne serait pas pour l'argent.

-Je sais. Ça paraît dans votre visage.

-Merci.

-Quel âge avez-vous?

-Vingt ans.

-Vingt ans. J’espère que vous réalisez votre chance.

-Oui. Ça me stresse beaucoup.

-Ah? Pourquoi donc?

-Oh, parce que je réalise que je sais rien, au fond. Et c’est en sachant rien à rien que je suis en train d’orienter toute ma vie.

-Je comprends. Mais au moins, vous avez le choix de faire ce que vous voulez. Moi, à votre âge, je m'occupais de mon père malade.

-Oh. C'est beaucoup de responsabilités aussi jeune.

-Oui. Il est mort récemment. Je peux maintenant me consacrer à l'enfant que j'ai toujours voulu avoir.

-Je comprends.

-J'ai déjà trouvé une donneuse, mais elle ne semble pas être très sérieuse. Ça fait des mois et des mois qu'elle repousse les examens et les rendez-vous. C'est comme si elle ne réalisait pas qu'elle joue avec le plus grand projet de toute ma vie.

Ses yeux se mouillent. Immense malaise.

-Mais c'est que, vous savez, ce n'est pas rien non plus. Faire don de sa génétique. Voir un enfant qui porte nos gènes, mais élevé par quelqu'un d'autre. C'est un grand questionnement éthique.

-Oui. C'est vrai. Mais je n'ai pas d'autre choix.

-Je dois vous laisser, mon cours est commencé depuis longtemps.

-Ah. En quoi étudiez-vous?

-En littérature.

-Belle et intelligente!

-Merci madame.

-Et êtes-vous en bonne santé?

-Oui. Très bonne. Mais écoutez, je vais prendre votre numéro, mais je ne veux pas que vous vous attendiez à un appel. Je dois y penser.

-Oui, oui je comprends tout à fait. Et si vous décidez de m'aider, je vous payerais toutes les séances chez le psychologue dont vous aurez besoin. En plus des frais médicaux. Et je vous donnerais plusieurs milliers de dollars pour vous aider avec vos études.

-Madame, je dois y aller. Je vous souhaite bien du courage.

-Merci. Je m'appelle Madeleine. Et vous?

-Claudia

-Eh bien Claudia, j'espère que vous allez y penser très fort. Un bébé à votre image me ferait... très plaisir.

Coup de grâce.

Je n'ai pas su quoi répondre. J'ai souri, je suis partie.

Et maintenant, on me parle Dada, mais je ne fais que penser gaga.

5 commentaires:

Mélo a dit...

Ouf... je serais également bien confuse...

brem a dit...

malaise et égoïsme...
playdoyer du désespoir...

Boubou a dit...

C'Est là qu'ont se rend compte qu'ont a tout sans le savoir...

Math B a dit...

Vois ça du côté darwinien:

Tu réussis à passer ton matériel génétique? YOU WIN

ScareCrow a dit...

Il n'y a pas de reponse flagrante a cette situation, mais n'est-ce pas pour ce genre de trucs qu'il est plaisant de vivre?

C'est avec ce genre de questionnement qu'on apprend a se connaitre soi-meme.

Bonne chance!