21 mars 2009

Au club - 2e partie

Le Vautour est un homme blanc d'environ soixante ans, qui porte des jeans troués et des chemises ouvertes sur le duvet gris de son vieux torse.

Il a le cheveu long et le toupet volage, qu'il replace sans cesse du bout des doigts.

C'est un homme qui ne s'est jamais assagi.

Soir après soir, il chasse la gazelle noire, et le club est sa savane.

C'est au jour de l'an 2008 que je fis sa connaissance.

Accoudée au bar, les yeux dans mon verre, j'attendais la fin de quart de mon barman sucré, et puisque j'étais une femme de moins de vingt-cinq ans, il était venu s'essayer.

Il parlait avec un accent désagréable, un anglais du Texas.

"You know darling, I'm here cause black girls are easy. If you've got the money, they'll do the nastiest stuff. But you sweetie, you're an angel, a real white angel. I know I could never get the ones like you."

Et sur tant de bons mots, il me posa une main au genou, mais le Tendre lui posa une main à l'épaule, et le Vautour s'en alla voler vers d'autres horizons.

Mais il était revenu, soir après soir, et lorsque je le vis hier, accoudé au bar, introduit sans invitation dans l'intimité d'une demoiselle qui attendait son cocktail, je cru voir double, car derrière lui se tenait une deuxième crête grise.

Il avait amené un ami au safari.

Et quel beau tandem. Profitant d'un bref moment de calme, plutôt que de me rendre utile et de valoir ma paye, je me suis installée dans un coin pour les observer.

L'ami s'appuyait aux murs d'un air blasé et, sirotant sa bière locale, espérait qu'on le trouve assez mystérieux pour venir l'aborder. Il ne possédait pas l'audace de son mentor, l'homme qui ne reculerait devant rien pour s'offrir une pulpeuse.

Ce dernier, de son côté, se faufilait parmi les groupes sur la piste de danse, et lorsque miraculeusement, ceux-ci ne se dispersaient pas sous le malaise, lorsque l'alcool consommé aidait sa cause, il touchait des épaules, il tirait des mains pour crier au creux des oreilles des compliments aléatoires.

Généralement, la réaction était la même: du dégoût, de l'éparpillement. Mais il en fallait bien plus pour décourager vieux Vautour. Sitôt une demoiselle d'effarouchée qu'il jetait un coup d'œil à sa montre en se retournant vers d'autres mamelles.

La soirée avançait bon train, je ne pensais plus à rien, je servais mes bouteilles, j'empochais l'argent de ma semaine en me régalant de ma galette qui se faisait de plus en plus lourde, et je chantais, je dansais sur les airs que je préfère, ceux qui ont des refrains qui me font rire:

Choco-chocho, la-la, viens manger le chocolat,
choco-choco, la-la, viens manger mon chocolat.

Chérie je ne t'ai pas trompée!
Je me suis trompé de femme.

On s'abaisse, on s'abaisse, on s'abaisse
On se lève, on se lève, on se lève
J'ai mal au dos! J'ai mal aux reins! J'ai mal à la tête!
Mali! Congo! Nigeria! Zimbabwe!
Tout le monde, levez vos mains!

Parmi nous
Il y a des fous
Mais on s'en fou
Abidjan est doux


J'ai croisé les Stoïques, deux riches compagnons courts sur pattes tout de blanc et de rose vêtus, qui font des crises parce qu'ils ne trouvent pas de place assises, et qui, bien plantés sur leurs pieds, sirotent leur champagne en fixant les fesses bombées, partout les fesses bombées à travers leurs verres fumés.

Après quelques péripéties, la soirée tirait à sa fin, et m'ennuyant, je suis repassée voir ces deux bons gros doormen pour les bousculer, pour leur faire des bines aux épaules et demander à leur toucher les biceps.

Je prends toujours un moment pour leur raconter mes anecdotes de la soirée, mais je devrais vraiment faire attention, parce qu'à toutes les fois que je me lance dans un récit, je sors mon imitation boboche de "l'accent africain", et c'est vraiment inapproprié d'imiter, surtout aussi mal, son interlocuteur.

Lorsque trois heures sonna enfin, j'aperçus, tout au fond de la salle, une fille qui criait sur Vautour. Vu l'heure tardive, il avait dû se faire pressant.

Je demandai bien gentiment aux portiers de ne pas aller voir ce qui se passait.

2 commentaires:

La Shirley a dit...

Tu me donnes des frissons Lola !
Quelle race !

Bast a dit...

Wow. Les deux billets Au club sont des pures perles. Merci!!!